YAMINA MECHAKRA, ENTRETIENS ET LECTURES DE RACHID MOKHTARI Une voix surgie des entrailles

Dans ses processus de création, Rachid Mokhtari a toujours privilégié une lecture et une écriture plurielles de la littérature algérienne. Son dernier essai, consacré à Yamina Mechakra, met ainsi au jour des trésors cachés, les trésors de l’art « mechakranéen »

Pourrait-on dire. Avec un contenu formé de pièces rares, d’éléments précieux non perçus immédiatement par le commun des lecteurs. Grâce au talent de leur découvreur, le même lecteur en appréciera toute la valeur. Ces « entretiens et lectures » sont le quatrième ouvrage du genre essai (dans le domaine de la littérature) publié par l’auteur. Le regard, la sensibilité et le jugement que Rachid Mokhtari porte sur l’écrivaine et son œuvre sont ceux de l’explorateur passionné, mais aussi du spécialiste. Dans l’introduction, l’auteur fait remarquer d’emblée que « très peu d’écrivains algériens ont ainsi marqué le monde de la littérature malgré la brièveté de leur passage dans cet univers. C’est pourtant le cas de Yamina Mechakra, psychiatre de profession. Pendant près d’un quart de siècle, soit de la fin des années soixante-dix à l’orée des années deux mille, elle n’a publié que deux romans : La grotte éclatée en 1979 et Arris en 1999. Le passage d’un brillant météore. Les autres traces d’écriture ? Quelques nouvelles et contes publiés dans le journal El Moudjahid dans les années 1980. Dans son livre, Rachid Mokhtari explique d’ailleurs pourquoi nombre de manuscrits inédits ont été égarés ou perdus. La lecture de son ouvrage interpelle en tout cas les professionnels du livre, sachant que l’une des plus grandes romancières de sa génération doit être absolument rééditée. Tout simplement et pour ceux qui l’ignorent, parce que « cette ‘‘voix dissidente’’ au souffle poétique reste depuis Nedjma de Kateb Yacine, son préfacier, plus qu’une référence de la littérature algérienne, son socle moderne » (texte de la quatrième de couverture). Rachid Mokhtari a structuré son ouvrage en trois parties distinctes, pourtant complémentaires et unies par des liens logiques ou qui apparaissent après lecture : itinéraire, entretiens, analyse. Un avant-propos, une introduction et une conclusion parachèvent la construction formelle. L’essai est soigneusement élaboré et se présente comme une pièce polyphonique vocale ou instrumentale. Belle façon aussi de rendre hommage à Yamina Mechakra, tant cette architecture polysémique permet au lecteur d’apprécier la singularité et les nuances de la fresque peinte par l’essayiste. Dans l’avant-propos, l’auteur évoque la genèse du livre, il explique sa démarche et expose sa méthode d’analyse. Ainsi, on apprend que « cette lecture de l’œuvre romanesque de Yamina Mechakra repose sur des fragments d’entretiens réalisés avec l’auteure en 1999 à l’occasion de la parution d’Arris. Les cassettes enregistrées que la romancière avait gardées pour les réécouter ont été retrouvées chez elles, treize ans après ces rencontres successives que nous avons eues avec elle à l’hôpital psychiatrique Drid-Hocine, à Hussein- Dey à Alger où elle exerçait en tant que psychiatre ». Ce sont donc ces entretiens libres (et dont l’auteur n’a livré qu’une partie) qui constituent la colonne vertébrale de l’essai, sa trame vivante. L’écrivaine s’exprime sur son enfance, sa famille, son penchant précoce pour la lecture et l’écriture, ses études, sa rencontre avec Kateb Yacine, ses œuvres, ses préoccupations d’écriture, ses projets, etc. Dans cette longue et émouvante interview (la partie entretiens), Yamina Mechakra se raconte spontanément, dévoilant quelques recoins de son jardin secret, égrenant des souvenirs et des anecdotes, exposant sa vision sur son œuvre et sur la littérature. La mémoire vive a retenu, par exemple, l’histoire de la calèche verte de la grand-mère, le cahier journal tenu durant la guerre (à onze ans), le premier roman écrit à l’âge de douze ans, l’écriture de La grotte éclatée à dixneuf ans, la vadrouille à travers les hôpitaux d’Algérie, les « transhumances intérieures », etc. En voici quelques extraits : « J’écris avec mon cœur, mes viscères. Mes textes, en gestation, sont des accouchements douloureux. Seule la mère peut se permettre cette fulgurance du cri, ces gémissements » ; « Arris est une quête obsessionnelle des racines premières, de la culture primaire, en dehors de toute religion et de toute langue, comme dans la mythologie d’Araki. Toute la littérature algérienne est marquée par ces états psychotiques de l’identité » ; « Mes blancs sont solitude. Je suis solitaire » ; « Mes personnages s’expriment. Ils sont vrais. Ce sont des voix qui ne cessent de se ressourcer aux racines, à l’oralité ancestrale » ; « Le temps passe. Le temps nous défigure. Le temps fait tous mes textes » ; « Nos cimetières sont très beaux. Nos cimetières sont simples. Quand je vais à Meskiana, je me rends au cimetière tous les jeudis. Je me confie à mon père, à un être qui n’existe pas... » Avant de pénétrer dans ces territoires « intimes » (les entretiens), le lecteur est naturellement préparé à mieux connaître l’écrivaine. Dans l’introduction, Rachid Mokhtari met en exergue ce qui caractérise Yamina Mechakra des écrivains de sa génération, « enfants durant la guerre et adultes lors des années quatre-vingtdix ». Par exemple, « avec Yamina Mechakra naît le personnage de la femme maquisarde aux antipodes des convenances idéologiques et culturelles fabriquées a posteriori par l’Histoire officielle ». D’autre part, « de manière générale, le monde hospitalier constitue l’espace-cadre narratif des deux romans (...). L’hôpital, dans les deux romans, est plus le lieu du délire, de la folie et du viol qu’un lieu de soins et de guérison ». D’autres éclaircissements et points de repère enrichissent le volet suivant (la partie itinéraire). L’auteur y retrace le parcours de Yamina Mechakra, revient sur les événements qui ont marqué sa vie, depuis sa naissance à Meskiana le 17 janvier 1949 jusqu’à cette année 2000 où « elle signe sa première dédicace ». Le lecteur retiendra également que, « en 2010, Yamina est mise en invalidité médicale et, de fait, à la retraite. Elle s’éteint à Alger le 19 mai 2013 ». Le plus important, relève Rachid Mokhtari : « Entre sa carrière de médecin psychiatre et son œuvre littéraire, existe un lien intime, l’une ayant nourri l’autre. » Dans la troisième partie de l’essai, celle analytique, l’auteur met justement en relief le rapport psychiatrieécriture, ou encore l’induction des tragédies de l’enfance sur les types de personnages des deux romans. La grotte éclatée et Arris n’ayant pas la même forme esthétique, il propose une lecture sémantique pour la première œuvre et une approche plus énonciative pour la deuxième, tout en soulignant que les deux romans « fusionnent plus qu’ils ne se suivent » et qu’ils « s’interpénètrent dans cet essai ». Lectures plurielles qui révèlent une écrivaine majeure, dont le rapport à l’écriture — instantané —, se caractérise par la brièveté esthétique et le souffle poétique. « C’est cette voix du cœur qui seule au cœur arrive » (Musset), une voix venue de très loin et du plus profond, que l’essayiste a pu capter et voulu faire écouter au lecteur. Une telle « esthétique éclatée, polyphonique » n’a pas seulement pour origine l’univers psychiatrique, elle surgit aussi des entrailles du passé, de l’enfance traumatisée. Yamina Mechakra, rappelle l’auteur, « est une enfant de la guerre. Elle a été traumatisée à vie par une scène qu’elle a vue par la lucarne du grenier de la maison familiale à Meskiana. Des maquisards aux corps déchiquetés par des obus ont été extraits d’un camion et jetés sur la place du village par des soldats ». Histoire, mémoire, identité, double aliénation de la femme, tragédies de l’enfance, mais aussi « folie, névrose, délire et étrangeté » (quatrième de couverture) sont ainsi répercutés par la voix de l’écrivaine disparue. « La voix de Yamina Mechakra chante l’humus des ancêtres et gravit les sommets les plus inaccessibles... de l’écriture », peut alors conclure Rachid Mokhtari dans son analyse.

Hocine Tamou

Rachid Mokhtari, Yamina Mechakra, entretiens et lectures, essai, Chihab éditions, Alger 2015, 174 pages

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