« Un livre d’amour et de peines »

Il s’agit du barzakh des vivants. C’est déjà une situation bizarre. C’est l’histoire de trois familles que tout sépare et dont les destins se croisent à cause d’une tragédie partagée. Quand l’amour est confronté au remords, dû à un deuil, le temps n’a plus sa place. On est dans l’intemporalité.

On vit en apnée. Je parle précisément du couple Fatouma et Kamel qui vit à huis clos depuis qu’il a perdu sa fille. Les autres sont aussi dans cet état, mais à ciel ouvert. Mekioussa aussi est dans cet état, de même que Juba qui, tel Sisyphe, passe son temps à laver les pierres pour expier le remords de ne pas avoir subi le même sort que sa fiancée (Ndlr disparue en mer lors d’une traversée clandestine). La situation psychologique de ces personnages implique une absence du temps dans l’attente et le regret. Chacun le vit à sa manière. J’avais l’impression que ces gens étaient dans leur tombe en attendant le jugement dernier. C’est précisément la définition du barzakh.

N’est-ce pas aussi un roman sur la présence décuplée des êtres chers que l’on perd ?

Mariama, la fille décédée est omniprésente et cette présence est matérialisée par le regard de Yoko. Elle était comme sa fille et son amie. Comme je ne peux pas faire parler les morts, Yoko m’a permis de faire ressurgir le passé de Mariama.

Cette chatte mystérieuse, entourée de superstitions, mène le roman à la limite du fantastique. D’où vient cette fascination ?

Le chat est un animal énigmatique. Dans l’histoire de l’humanité, le chat suscite la fantasmagorie et même la crainte. Dans son comportement réel, le chat est fascinant. Je me suis beaucoup documenté sur la psychologie des chats pour préparer le roman.

Le chat n’est pas seulement guidé par ses instincts. Je dois vous dire aussi que Yoko a bel et bien existé. Cette siamoise vivait avec nous dès ses premières années. Yoko est morte, il y a deux ans, à l’âge de 18 ans. A chaque fois que je la regardais, elle me fascinait. Petit à petit, j’ai compris que pour un chat, le monde tourne autour de lui. Le chat n’obéit qu’à son désir et pense que c’est vous qui êtes invité chez lui. Je vais vous dire comment j’ai commencé l’écriture de ce roman.

Un soir, on était au salon ma femme et moi. Nos enfants ont grandi et sont tous partis. Nous écoutions de la musique et on discutait. Yoko s’est installée sur le fauteuil en face de nous. Elle s’est mise dans la position du sphinx et nous regardait fixement. Là j’ai dit à ma femme : je sens que je vais écrire un roman sur ce chat. A partir de là, je me suis beaucoup documenté et le chat est devenu un personnage important dans le roman.

Vous mettez en avant cette étape de la documentation. Est-ce important pour écrire une fiction ? Comment s’écrit un roman de Djamel Mati ?

Bien sûr. Je me suis amplement documenté sur le barzakh et sur beaucoup d’autres choses. J’ai relu le Coran et d’autres ouvrages sur la question. Je voulais savoir si cet état était transposable dans la vie terrestre. Idem pour la question de la harraga. J’ai énormément lu. Mais je ne voulais pas raconter le phénomène en lui-même. D’autres l’ont fait avant moi. Je souhaitais aborder la souffrance des proches… Pour un roman précédent, LSD, j’avais beaucoup lu sur l’évolution des espèces, l’histoire des religions...

Pour On dirait le Sud, j’ai beaucoup lu sur la civilisation targuie. Je garde des cartons de documentation pour chaque livre. A mon sens, on ne peut pas écrire sérieusement sur un sujet sans des éléments de base. Je ne peux pas tout connaître, mais dès que j’aborde une thématique, je lis autant que possible le sujet. Je ne pourrais pas écrire des textes totalement inventés. Après, une fois que j’ai les informations dont j’ai besoin, cette documentation se fond dans le vase du roman. Il ne faut surtout pas que ce soit, à l’inverse, le roman qui prenne la forme de cette documentation.

Ce personnage de Kamel, qui passe son temps à lire et prendre des notes pour écrire, ne serait-il pas votre double ?

Kamel est aussi comme Juba. Le mythe de Sisyphe mais vécu autrement. Kamel vit à huis clos avec sa femme et cette horloge qui s’est arrêtée dans un sourire sardonique à 10 h10. Il voit la femme qu’il aime sombrer doucement dans la folie. Pour échapper à cela, il écrit. Peut-être qu’il écrit les sept derniers jours du barzakh, qui sont décrits dans le roman… C’était un peu mon idée. Peut-être que c’est lui l’auteur du roman.

On a parlé du temps chronologique, mais le temps météorologique prend aussi une grande importance dans ce roman pluvieux. Pourquoi ?

C’était très difficile pour moi d’écrire une histoire dans un espace aussi réduit. La plus grande partie du roman se passe dans un petit appartement avec, en plus, une ambiance lugubre. Comme on est en décembre et que c’est une tragédie, il pleut constamment. Il pleut comme s’il pleurait. Il ne m’a pas fallu trop me documenter sur le sujet puisque j’ai fait des études de météorologie (rires). Au-delà de l’image romantique du temps, reflet de l’âme, la météo influe sur le comportement humain et animal. La bruine provoque l’ennui, l’orage fait peur… J’ai cherché à chaque étape le nuage et le temps qui annonçait l’évolution des sentiments du couple. Les objets aussi ont une incidence directe sur les événements. Cela peut être un sablier, un vieux tableau, une photo souvenir…

Loin du mythique soleil algérois, vous décrivez un Alger pluvieux contrebalancé par la chaleur de Bamako…

Oui, Alger peut être pluvieuse. L’histoire se passe pendant les sept derniers jours du mois de décembre. Les origines de cette histoire remontent à Bamako. Il fallait décrire cette ville que j’aime beaucoup. A Bamako, vous trouverez peu de nimbostratus ! L’histoire commence par la fuite de Makioussa vers Bamako pour rejoindre son amoureux, Ibrahima Aya. C’est aussi une harraga dans un sens.

On peut partir par amour ou pour chercher une vie meilleure. Les raisons sont multiples. Pour en revenir à Bamako, c’est tout naturel de parler des pays voisins. Mon rêve, c’est de visiter toute l’Afrique.

Journalistes et autres spécialistes écrivent beaucoup sur les déplacements de population, l’émigration clandestine… Que peut apporter le regard de l’écrivain ?

Je ne sais pas si j’ai apporté quelque chose. Le journaliste est dans l’instantanéité et c’est sa mission. Pour ma part, j’essaie de prendre un certain recul. Je ne saurais pas me substituer à un journaliste. L’histoire de Yoko et les gens du Bsarzakh, c’est celle de tous les gens dévastés par la perte d’un enfant à cause de la harraga. Il n’y a pas pire qu’une noyade. On ne voit pas le corps. Le deuil est très difficile et on ne cesse d’imaginer les circonstances de la mort. C’est une expérience terrible.

Vous parlez de harraga et de racisme mais avec beaucoup de pudeur. Est-ce une envie de traiter ces phénomènes de l’intérieur ?

Ce sont les sentiments intimes, enfouis dans les personnages que je cherche. Je parle du racisme latent, du racisme bête des enfants… Ce regard intolérant est lourd à porter au quotidien et s’accentue tous les jours. Cela existe en Algérie et dans le monde. L’écriture romanesque doit convoquer l’émotion et l’affect. Ca ne m’intéresse pas d’être dans la dénonciation directe. D’autres écrivains l’ont très bien fait. Par exemple, pour évoquer la décennie noire, j’ai écrit Aigre doux où mon personnage devient alchimiste pour essayer d’extraire de la douceur au milieu des atrocités de ces années.

Nous avons beaucoup parlé de mort et de tragédies, mais c’est aussi un roman d’amour, non ?

Absolument. Il y a de l’amour partout dans ce roman. C’est ce qui lie tous les personnages. L’amour du couple, l’amour filial, l’amour des deux adolescents… Il n’y a pas de place pour l’animosité dans cette histoire. Le drame du départ suffit, il n’y a pas besoin d’en rajouter. J’ai voulu écrire un livre d’amour et de peines. Je n’ai rien inventé. Cela existe depuis la nuit des temps.

Walid Bouchakour

Repères

De formation scientifique, Djamel Mati a dévoilé depuis le début des années 2000 un violon d’Ingres (ou une plume de Mati), l’écriture romanesque qu’il pratique avec virtuosité.

Il est des écrivains qui restent attachés tout au long de leur carrière aux mêmes thématiques, aux mêmes obsessions.

Djamel Mati n’est pas de ceux-là. D’une œuvre à l’autre, le romancier nous invite à découvrir des univers totalement différents. Après Sibirkafi.com, Aigre-doux, LSD ou encore On dirait le Sud, Mati signe Yoko et les gens du Barzakh. Paru chez Chihab en avril 2016, cet ouvrage a remporté le prix Assia Djebar pour le roman de langue française.

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