TRAVERSES D’ALGER DE AMEZIANE FERHANI La vie, le désir et la grande sagesse des bébés

La vie au raccourci. Autrement dit, la vie exprimée de façon ramassée et elliptique à travers un recueil de nouvelles, mais où tout continue. Des histoires courtes, croquantes et succulentes comme des petits gâteaux au dessert. Dans ce premier recueil de nouvelles qu’il vient de publier aux éditions Chihab, Ameziane Ferhani donne à voir treize tableaux dont les tons et les couleurs éclatent en constellations. Traverses d’Alger est en effet une fresque, un tableau d’ensemble d’une ville, d’une époque, d’une société. Une œuvre de son temps, peinte avec le plus grand naturel et puisée dans la réserve fabuleuse que représente un un terreau intellectuel riche de connaissances acquises et d’expériences vécues. L’expression est celle d’un artiste de la plume : à la fois réaliste, spontanée, nimbée de poésie et d’imaginaire, en même temps que très élaborée. Il y a là de la densité, de la rigueur, de la profondeur et une harmonie totale de tous les éléments. Tout ce que requiert l’art de la nouvelle, un genre littéraire qui nécessite un énorme travail d’écriture. Pour un premier ouvrage littéraire, Ameziane Ferhani a donc placé la barre très haut, dédaignant (ce n’est que partie remise) le roman au profit d’une collection de short-stories orfévrées avec une méticulosité opiniâtre. Il nous fait entendre tout de suite la voix des mots, dans la page de dédicace : « A la vie et à l’étonnement. » Premier vagissement annonciateur de bruissements multiples, de vibrations sonores et de fragrances exaltantes. Pour le lecteur, c’est d’abord une invitation à garder ce regard neuf qui permet de s’éveiller au monde et aux êtres qui nous entourent. Le regard curieux d’une imagination fertile greffée sur le réel, celui qui fait dresser l’oreille avant de s’enhardir à pénétrer dans les territoires de l’écrivain. Voyage dans les souvenirs, les réminiscences et les émerveillements d’un amoureux d’Alger et de ses gens. Cela commence avec la nouvelle inaugurale Aux étoiles d’or. Un titre aussi beau qu’une enseigne lumineuse promettant saveurs, délices et accompagnement musical. Cette première traverse va droit au but et, dans sa lecture silencieuse et rapide, le lecteur ne risque pas de se perdre. Ameziane Ferhani exprime déjà beaucoup, en peu de mots, dans ces premières pages. Il écrit : « Quand je marche dans les rues, mes pieds jouent un rôle accessoire. Je me déplace sur mon regard. C’est lui qui me fait avancer. Il absorbe les images et passe le relais à mon cerveau qui s’entête à reconstituer les scènes du passé. Exercice d’endurance : souvent ce que je vois me peine.  Pourtant, tant de beauté subsiste à Alger. Sa lumière inouïe, ses parcours sans logique, sa pagaille exaspérante mais chargée de cargaisons de fantaisie, son énergie souterraine peut-être puisée de la mer et du soleil, et ses gens surtout, gauches, exubérants, odieux ou généreux au gré de leurs humeurs, rarement dans le milieu, si infantiles enfin qu’il me vient à la fois l’envie de les gifler et celle de les étreindre. Et, parmi eux, les femmes, belles comme cela ne peut se dire. Même celles qui ne le sont pas portent en elles une grâce secrète, un appel de vie aux sillages troublants. » La sublimité paradigmatique des Traverses d’Alger est déclinée par les mots contenus dans ce passage (le long extrait cité ci-dessus résume, en quelque sorte, l’esprit de cette œuvre littéraire qui établit incidemment des passerelles esthétiques avec la poésie lyrico-dramatique). « On reconnaît un bon livre à un ton, une petite musique. S’il n’y a pas ça, il n’y a pas d’écrivain », disait François Nourrissier, écrivain et président de l’Académie Goncourt. Justement, le lecteur entre vite et bien dans la première histoire courte. Une baignade livresque. Bercé par la voix des mots et entraîné par l’effet de réel, il plonge sans hésiter dans cette « histoire vraie » qui aurait pu lui arriver personnellement. En pénétrant dans la minuscule boutique « Aux étoiles d’or », où trône Mouloud le bouquiniste depuis plus de soixante ans, le lecteur a tous les sens en éveil. Cinq sens pour explorer, appréhender le monde merveilleux des livres : en les touchant, les sentant, les goûtant, les écoutant, les visualisant... Ameziane Ferhani fournit au lecteur le maximum d’informations sensorielles dans ce texte court, vivant. L’auteur décrit la vie en mouvement, sous forme d’images, densifiant l’écriture imaginative avec le souvenir des impressions sensorielles du passé. Il donne une vie métaphorique au livre tout en racontant une histoire centrée sur un personnage qui sort de l’ordinaire.  Le héros (Mouloud) serait-il un « diable bénéfique » ? Au lecteur de le découvrir et de s’interroger à son tour sur le mystère de la nature humaine. Après l’hommage rendu au bouquiniste (un métier menacé de disparition) à travers cet hymne à la littérature et au livre, le lecteur emprunte un chemin de traverse qui le met tout de suite en contact avec Hamid, le tsunamiste. Le héros de cette deuxième histoire est un personnage pittoresque, haut en couleur et que l’auteur peint avec une tendresse amusée.  Ce savoureux exercice de prose truculente décrit l’évolution d’un homme qui « occupait une place particulière dans le quartier » (de Bologhine) et qui « avait porté trois surnoms qui marquaient les étapes de sa nouvelle existence » (car né à Paris où il a grandi). Le personnage se réveille par « ses rêveries et ses récits », par sa tendance à la fabulation (mythomanie) et par ses accès de délire prêtant à la naïveté. « Histoire du tsunamiste » est une parmi les treize histoires complètes, dynamiques (interaction entre les personnages et les décors) et donnant à voir une réalité quotidienne pleine de sens tout en faisant appel à une part importante d’imaginaire. Cette deuxième nouvelle est, certes, comique, mais il s’agit d’un humour authentiquement algérien et susceptible d’interprétations multiples à plusieurs niveaux. Il en est de même de « La fatwa de Moh Qantar », une histoire inénarrable, d’une bizarrerie extraordinaire. D’autres personnages portant un sobriquet, tragiques ou rabelaisiens, peuplent le temps et l’espace de Traverses d’Alger (Kamel Kilotta, Moh Panda, Moh Air Algérie, Slimane Tendinite, Othmane Chikola, etc.). Et si Ameziane Ferhani insuffle de la tendresse et de la poésie à l’humour, à la géographie et à l’onomastique, c’est pour mieux remplir sa mission de guide affectif : le lecteur pénètre doucement le mystère de l’âme d’Alger. Une ville où tout vit. Alger est fraîche de ses coloris, de son pittoresque. Elle possède cette énergie singulière telle qu’exprimée par la vitalité et la créativité des différents personnages qui lui font ici honneur. La rose de Jéricho (cinquième nouvelle du recueil) n’est-elle pas une sublime allégorie de l’Alger de ces cinquante dernières années ? La plante de la résurrection (l’autre nom de la rose de Jéricho) douée de la capacité de reviviscence, et qui fut autrefois un porte-bonheur qui se transmettait dans les familles de génération en génération. Un phénix qui porte « la vie, le désir et la mort ». Traverses d’Alger est un cardiogramme des pulsations de la ville, de ses palpitations intimes et de ses parts secrètes. Le voyage spatiotemporel est riche de découvertes, passionnant, frais et surprenant. C’est Alger qui s’exprime par la voix de Ameziane Ferhani, natif de la ville, diplômé en sociologie urbaine et ayant une longue pratique du journalisme culturel. Mais pourquoi ce reuceil de nouvelles fait maintenant penser au film Tahya ya Didou de Mohamed Zinet ? Hocine Tamou Lien : http://www.lesoirdalgerie.com/articles/2015/11/14/article.php?sid=187061&cid=16

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