Rachid Sidi Boumedine, auteur de « Aux sources du Hirak » : « L’aboutissement de longues années de luttes sociales »

Rachid Sidi Boumedine, chercheur, universitaire, notamment spécialisé en urbanisme et sociologie, était présent, mardi dernier, à la librairie Médiabook pour la présentation de son dernier ouvrage publié aux éditions Chihab « Aux sources du Hirak », ou il fait notamment le lien entre des décennies de luttes de la société et le mouvement populaire apparu le 22 février 2019, un Hirak qu’il nous présente comme une « conclusion ». Dans cet entretien, il nous explique l’approche de son étude du mouvement populaire algérien, basée notamment sur l’expérience et sur l’observation de ce qui se cachait derrière les détails.

Reporters : Bien que le mouvement populaire ait suscité énormément de passion, vous proposez dans votre ouvrage une lecture scientifique de ses « sources ». Cela a-t-il été facile pour vous, en tant que manifestant qui participait aux marches, de laisser place au chercheur ? Rachid Sidi Boumedine : Il est vrai qu’en tant qu’Algérien, je me suis trouvé emballé par ce que j’ai vu, c’est-à-dire que j’étais impressionné par cette manifestation pacifique. Quoi qu’il en soit, ce n’est pas mon ressenti qui est le plus important. Concernant, le point de départ de cette étude, je dirai que c’est au bout de trois, quatre puis, cinq manifestations, que cela m’a amené à constater que cette répétition cachait, en fait, un véritable mouvement et c’est ce que j’ai voulu montrer dans mon ouvrage. En réalité, on s’est aperçu, à travers les réactions des autorités, que c’était bien un mouvement qui provoquait une réaction. Donc, on peut dire que la forme était en apparence la même, mais il s’agissait d’une dynamique qui avait ses sources. Etudier un tel mouvement populaire, alors qu’il est toujours en cours, n’est pas un travail aisé, quelle approche avez-vous privilégié ? Tout ce que donnait à voir les manifestations m’a, bien entendu, intéressé en tant que citoyen, mais me pose un problème en tant que chercheur, vu que je ne peux pas écrire sur une chose qui est en train de se faire sans le recul nécessaire. Mais, d’un autre côté, j’aurais eu tort de ne pas en parler. Ce que j’ai fait est donc d’aller vers les racines du mouvement et, c’est pour cela que dans le livre il y a une description des sentiments du citoyen. Mais je prends aussi du recul sur ce qui se passe et je rattache les faits à ce que j’ai déjà étudié par le passé. Justement, c’est là l’un des points forts de votre ouvrage. Vous démontrez les liens du Hirak avec le passé, c’est pour vous une sorte d’aboutissement de la maturité des luttes sociales et, plus que cela, de la maturité de la société dans son ensemble. Pourriez-vous nous expliquer cela ? Je vais citer un exemple pour illustrer cette maturité des luttes de la société. Pendant longtemps, on a remarqué que les citoyens qui voulaient apporter des actions concrètes dans leur village, ville ou quartier, évitaient d’un autre côté de se constituer en association ou en structure officielle. Cela peut paraître étrange, mais c’est un fait cohérent étant donné qu’ils avaient le sentiment que l’association était un « piège » et qu’ils seraient confrontés au formalisme et à la recherche d’autorisation pour chaque action. Et c’est un fait, nous avons même pu constater que même des festivals de poésie pouvaient être interdits faute d’autorisation. On se demande, en quoi la poésie est-elle une menace ? Ce que je veux dire par ce genre d’exemple, que j’avais déjà étudiés, est que la volonté de contrôle des autorités a ses conséquences. En abordant le Hirak, en revenant sur ses sources, je pouvais donc aller plus loin que la dénonciation du « système ». En fait, au-delà des déclencheurs que l’on connaît, selon-vous, le Hirak s’est construit petit à petit bien avant le 22 février… Je dirais que le mouvement que nous avons vu dès le 22 février 2019 est une conclusion. Mais, bien sûr, il reste hétérogène pour deux raisons. La première est qu’il est un ras-le bol très général et le résultat de colères aussi différentes que l’on peut l’imaginer. Et d’un autre côté, les gens étaient à la fois désespérés mais aussi entreprenants, au sens où il arrivait souvent qu’ils cherchaient à régler leurs problèmes par eux-mêmes. Je me rappelle de cette information, où les citoyens ont construit un pont sur une rivière en crue. C’est une grande chose de s’assembler pour lancer un pont. Cela est à mon sens le début d’une identification en tant que peuple, et c’est cela le Hirak. Et selon vous, ce sentiment d’appartenance est donc passé d’un niveau local au niveau de tout le pays ? Oui, et cela montre aussi que les autorités n’ont pas compris que les réseaux sociaux n’ont pas fait le Hirak, ils ont juste cassé la barrière géographique. Cela a permis à tous de savoir que tout le monde était mobilisés et ainsi d’être solidaires avec leurs concitoyens à l’autre bout du pays. Les gens ont associé, comparé leurs expériences. C’est un fonds commun qui s’est constitué. Un dernier point sur la méthodologie derrière votre ouvrage. Comment arrivez-vous à contourner le peu d’enquête de fond, de chiffres publics ou la quasi absence de sondage ? Même dans ces conditions, il reste possible de faire un travail de type qualitatif. Mais c’est aussi pour cela que je reste prudent. En tant que sociologue, je devrais faire des observations systématiques, mettre en comparaison des données… j’ai, en fait, commencé dès 2018 à étudier cette société civile cachée, qui était déjà en formation. Je l’ai trouvée dès le début des années 2000, quand des gens réussissaient des choses mais les cachaient et n’en parlaient pas par peur, par prudence… c’est donc un travail très qualitatif. Je rajouterai que le fait même que cette société soit cachée empêche de faire un travail quantitatif

Source : https://www.reporters.dz/rachid-sid...

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