"Le blues lent des intellectuels"

Réunis sous la direction de l’écrivain Amin Khan, quatorze auteurs interrogent, chacun à sa manière et dans un domaine précis, l’histoire contemporaine, les réalités sociales, politiques et culturelles, la connaissance, les dynamiques en œuvre, le devenir même de l’Algérie... Les idées, les réflexions, les analyses et les expériences des contributeurs sont exprimées librement tout en gardant la sérénité du raisonnement et de la logique. En ces temps de brouillard, de confusion et d’incertitude, le principal intérêt de ce travail collectif est de rendre les choses plus intelligibles, d’éclairer le lecteur et de lui expliquer ce qui peut lui paraître confus. Autrement dit, cette pensée libre et plurielle privilégie l’intelligence pratique et s’appuie sur le bon sens pédagogique pour mieux trouver écho auprès du grand public. Certes, tous ces auteurs qui ont des pensées neuves et personnelles sur les problèmes généraux de leur pays savent la voie étroite, mais ils persévèrent de courage et de volonté pour façonner leur siècle et créer l’avenir. « Le principe du colibri, ou faire ce que l’on peut », selon la jolie formule d’Akram Belkaïd, par ailleurs auteur d’une pertinente étude sur la diaspora algérienne. Le journaliste, chroniqueur et nouvelliste écrit dans sa contribution : « Le principe du colibri remonte à un conte d’origine amérindienne. Dans une forêt en feu, les animaux s’enfuient tous, à l’exception d’un petit colibri qui fait le va-et-vient entre un plan d’eau et la fournaise. Quand on lui fait remarquer que cela ne sert à rien, il rétorque qu’il fait ce qu’il peut et doit faire. Cette fable pourrait servir de ligne directrice à une diaspora désemparée par le peu de crédit et d’intérêt que lui accordent les dirigeants algériens. » Une fable riche de matière et d’enseignement pour les Nous autres qui ont composé ce livre et qui ne veulent pas attendre demain pour réfléchir et proposer des solutions. D’emblée, Amin Khan souligne le paradoxe : la situation de l’intellectuel assis entre deux chaises lui commande, néanmoins, d’agir. Il rappelle, dans l’introduction : « Après la succession dans le temps des épreuves sans bilan, des crises sans leçon, des tentatives sans accomplissement, il nous apparaît que nous autres ne pouvons pas grand-chose aujourd’hui pour contrer les flots obscurs de l’époque, les armées vouées à la destruction du monde, les illusions des masses et de leurs élites aliénées, mais que, par contre, nous pouvons créer, de façon artisanale, au cœur même de la confusion, les points d’ancrage d’une pensée future ; une pensée qui sera finalement produite par l’une ou l’autre des générations d’Algériens qui se succéderont à l’avenir. » Le véritable enjeu, la vraie bataille qu’il faut livrer, c’est libérer son esprit, développer la pensée, investir le savoir et la connaissance. « Une pensée utile à la société algérienne parce qu’elle lui permettra de sortir du doute et du désarroi, de combattre les archaïsmes, l’ignorance et l’aliénation, de remettre en question la fatalité de la domination, d’exercer sa volonté et de maîtriser son destin.  Une pensée nécessaire parce que, sans elle, sans l’inspiration et le sens qu’elle donne aux actions et aux comportements, la société ne peut qu’errer, prolonger son errance, répéter ses erreurs, sans que le temps qui passe de génération en génération y puisse rien. Car l’histoire n’avance que par la connaissance — au profit exclusif de ceux qui en ont la maîtrise », fait ressortir Amin Khan. Aussi bien, « pour se libérer de l’impasse dans laquelle elle se trouve, la société devra élaborer les instruments de sa libération, et en premier lieu, une pensée politique authentique, endogène, construite sur la base d’une connaissance réelle de l’histoire ». Selon son concepteur, cet ouvrage collectif s’inscrit dans cette perspective et se veut « une très modeste contribution à cet effort », l’objectif immédiat étant, déjà, de susciter réflexion et débat contradictoire. Oui, il faut dire non à la vie de renoncement. Refuser la porte étroite : « Nous avons la conviction que notre société peut sortir de l’impasse qui aujourd’hui empêche le développement de l’Algérie et l’épanouissement des Algériens. Pour cela, il faudra qu’émergent en son sein une nouvelle attitude, une nouvelle position, une nouvelle force, dans quatre domaines essentiels de l’activité sociale et personnelle : la pensée, le travail, la lutte, l’amour. » Ce sont là les paradigmes, les quatre modèles que donne Amin Khan dans l’introduction et qu’il explique dans sa contribution intitulée « Nous autres de la voie étroite : entre rêves et illusions ».  Une philosophie de la raison et de la volonté à même de favoriser une esthétique de l’Algérie heureuse. Nécessaire prise de conscience quant à l’élaboration, en urgence, d’une « pensée qui soit, à la fois, libre et libératrice »... Autant d’éléments fondamentaux et parfois contraires (mais qui s’accouplent naturellement), que vont combiner les quatorze auteurs refusant de s’incliner devant la fatalité des événements (le mythe qui, aujourd’hui encore, fait renoncer les meilleurs). Le premier, Mouanis Bekari présente une chronique rétrospective de l’Algérie postindépendance : « Le blues de la baie d’Alger ». Fresque en quatre tableaux (époques) où se mêlent humour corrosif, satire amusée et airs de swing baroque. Un « portrait hors du temps et si présent à la fois », que corrobore la lithographie évoquée à la fin de l’article : l’Algérie gardée à distance en tant que figure allégorique. L’Algérie, « cette beauté surnaturelle qui nous avait pétrifiés de révérence et d’humilité, d’autres l’ont-ils vue ? La voient-ils encore ? Où n’apparaît-elle plus à ceux qui ont laissé confisquer le plus puissant des ressorts que l’espèce humaine ait inventé : l’Espoir ? » Ah ! le rythme à quatre temps du blues, formule harmonique constante qui exprime au mieux le doute, le désarroi, le cafard et les idées noires. « Nous savons protester, nous ne cessons de le faire, jusqu’à l’exténuement de nos forces, mais nous ne savons plus lutter. En un demi-siècle, nous avons, peu peu, désappris à lutter. Et donc à construire. Nos aînés, eux, ont su le faire », se désole Saïd Djaâfer dans « Un demi-siècle d’errance ? », une contribution pleine d’à-propos. L’écrivain n’est donc plus un homme d’action présente, il n’ose plus s’aventurer hors de son petit monde narcissique, parfois confortable ? « Quand la vérité est remplacée par le silence, le silence est un mensonge », disait le poète Yevtushenko, dissident soviétique. Pour Saïd Djaâfer, « c’est le paradoxe d’un pays qui se retrouve à contre-histoire, avec une transmission des valeurs et des expériences qui s’est rompue ou, du moins, très fortement affaiblie. Cette perte de la capacité à lutter, à construire, à renouveler les générations de militants est sans doute la plus grande des dilapidations ». Docteur en sciences politiques de l’université Panthéon, Sorbonne, Nedjib Sidi Moussa a soutenu une thèse sur les trajectoires de dirigeants messalistes. Son « Eloge diasporique de l’inconstance nationale » (titre de sa contribution) ne manque ni de saveur, ni d’intérêt. Ses digressions sur « l’algérocentrisme », « le confusionnisme théorique », « la commémorationnite aiguë », « la mouvance mehenniste », le « rapport maladif à l’international », ou sur « la misogynie débridée et le sexisme essentialiste » feront réfléchir le lecteur. Morale de l’histoire : « ... l’époque des chefs clairvoyants et sincèrement adulés est révolue (...). L’heure est désormais aux hommes d’affaires, aux milliardaires décomplexés, aux entrepreneurs médiatiques. Les fortunes amassées au cours de la guerre civile s’affichent avec une ostentation troublante (...).  Les Algériens (...) ont appris, parfois à leurs dépens, qu’il n’y avait pas de saveurs suprêmes et que la libération ne pouvait rimer qu’avec la liberté ». Slim Benyacoub est spécialiste en sciences de l’environnement, professeur d’écologie à l’université de Annaba depuis 1983. Autant dire qu’il a l’occasion de traiter librement d’un sujet qu’il maîtrise parfaitement bien, et dont le propos est d’intéresser un public important. « La gouvernance environnementale : le faux conflit entre préservation et développement » (titre de son analyse) est, à cet égard, une contribution remarquable de rigueur, de clairvoyance dans l’observation de la nature et de l’environnement, de prévision (projections) pour l’évolution future et de propositions (comment gérer le milieu naturel).  Le lecteur découvre plein de choses qu’il ne savait pas, des informations qui devraient faire tilt dans sa tête : la singulière diversité botanique et zoologique de l’Algérie, les nombreuses espèces nouvelles qui restent à découvrir, « comment les Algériens risquent d’être sevrés de nature » (réduction de la superficie forestière, bétonnement du nord du pays, développement du réseau routier, « mitage urbain », assèchement des zones humides, etc.) Hélas ! « l’environnement est géré de manière administrative » et « les autorités s’en déchargent ». Les solutions ? « Elles existent depuis longtemps dans les dossiers de nos gouvernants. Mais il manque assurément la volonté de les mettre en œuvre sérieusement... » Quant au philosophe et sociologue Ahmed Ben Naoum, il donne à lire une intelligente étude sur « Le M’zab et le rapport à la citoyenneté » ; un « travail (...) conçu comme une introduction à une problématique d’enquête sur la région du M’zab et sur le complexe des causes des violences répétées que les populations qui y vivent subissent depuis plusieurs décennies » (note de l’auteur). A lire absolument pour mieux comprendre le problème, l’origine et le développement de la crise qui frappe la vallée du M’zab, avec des éléments d’histoire et de sociologie explicatifs. Pour Ahmed Ben Naoum se pose surtout le problème de la citoyenneté en une période de transition où « l’ancien résiste et se développe sur un mode pathologique et le nouveau n’a pas encore dissous ces résistances ». D’autres auteurs d’horizons divers ont collaboré à cet ouvrage collectif, parmi lesquels Malika Rahal (Nous autres historiens), Mouloud Boumghar (Liberté pour nous autres), Farid Chaoui (Les politiques de santé), Habib Tengour (La rançon de l’exil)... Hocine Tamou .................. Amin Khan, Nous autres : éléments pour un manifeste de l’Algérie heureuse, Chihab Editions, Alger 2016, 214 pages, 1000 DA

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