L’HOMME AUX COLÈRES TRANQUILLES

Il n’avait pas la visibilité des nouvel- listes en vogue qui s’inspiraient de l’héroïsme de la guerre de Libération ou des bouleversements qu’appor- taient les changements en cours dans la société. Son livre paru chez la SNED, avec une couverture austère, traitait certes de la guerre. On sentait pourtant le ton original et l’approche singu- lière qui maintenaient à bonne distance la grandiloquence. Son second roman « Le fleu- ve détourné », chez l’éditeur Robert Laffont, fut une totale rupture et fit l’effet d’une bombe. Le titre lui- même, métaphore puis- sante sur le destin national, a secoué les milieux culturels du pays. Ce dernier vivait alors sous le régime du parti unique. Si les dirigeants consentirent quelques signes timides d’ouverture, on ne tolérait pas encore beaucoup les critiques, d’autres approches qui remettaient en cause la vision « officielle » sur le passé et le pré- sent du pays. Ce sont des thèmes comme la légitimation par l’histoire, le détournement du sigle FLN, la relégation des femmes ou la corruption qui nourriront l’œuvre de Mimouni jusqu’à sa mort en février 1995. Les œuvres de l’enfant de Boudouaou, qui aura d’ailleurs quelques « embêtements », ont été puisées dans une première phase dans les dysfonctionnements du système social. Il fouillera ensuite dans les tréfonds d’une société, d’abord abrutie puis ensanglantée par les islamistes. Dans des déclarations publiques, il ne cessera de dénoncer leurs agissements et publiera un pamphlet sans concession sur leurs dérives. Beaucoup lui reprocheront d’ailleurs cet ancrage dans une réalité mouvante qui sacrifiait quelque peu le travail d’écriture. Mimouni, même si dans un livre comme « L’Honneur de la tribu » s’est soucié avec beaucoup de réussite de l’aspect formel — le livre étant traversé par un puissant souffle épique —, il s’est davan- tage attaché à clamer son indignation et ses colères tranquilles. L’ENVERS DU DÉCOR « Le Fleuve détourné » fut encensé à l’étranger, mais on en parla peu au pays. Tahar Djaout fit une présentation du livre et Mohamed Balhi réalisa une interview de l’auteur dans « Algérie Actualité », mais la présence de Rachid Mimouni, qui vivait et enseignait à Alger, restera très discrète. « Tombeza », qui suivit deux années plus tard, acheva d’inscrire son nom dans une veine contestatrice. En lieu et place des slogans mystificateurs comme « une vie meilleure » ou « l’homme qu’il faut à la place qu’il faut », ses livres présenteront une sorte d’envers de la carte. Il arpentera une sorte d’Absurdistan qui trahit les influences du Roumain Virgil Gheorghiu dont les personnages s’empêtrent souvent dans les rets de la déraison. Ce n’est pas un hasard si le héros du Fleuve détourné fut un moudjahid désabusé par le cours de la révolution et se perd dans un monde où les médiocres brillent et les braves se taisent. Tombeza eut après 1962 un destin plus enviable. Son passé croisa pourtant celui d’officiers de la SAS dont le lieutenant qui le nomma responsable d’un village de regrou- pement pendant la guerre de Libération. Mimouni dans ces deux livres ne cachait rien de cette décadence des êtres et des choses. Il démonte une mécanique implacable qui broie les hommes. Un simple passage sur les pénuries d’eau suffit à replonger dans cette atmosphère voilée par un discours trompeur. « Il y a les jours d’eau et les jours sans. Votre emploi du temps se réglera en fonction de cela. On s’habitue à prendre sa douche à deux heures du matin. Pour ceux qui reçoi- vent le précieux liquide à la tombée du jour, il ne s’agit pas de s’attarder dans les rues après la sortie du travail. Ainsi, on peut voir les rues constamment grouillantes de quar- tiers populeux se vider brusquement. Ne conjecturez pas. Ce n’est pas le début d’une grève générale ou le début du couvre-feu. C’est l’eau qui arrive (in Tombeza). » Les événements d’octobre 1988 permet- tront à Mimouni de sortir de l’ombre. Il mul- tiplie les interviews à la presse, voit ses livres circuler plus librement et certains sont édités par Laphomic. L’homme s’implique même dans des structures du ministère de la Culture comme l’instance chargée de répar- tir les subventions pour les films et rejoint le Conseil national de la culture. Il continuera d’enseigner à l’Ecole supérieure de commer- ce d’Alger mais les événements se précipi- tent. L’assassinat de Tahar Djaout, à qui il dédiera son ultime roman « La Malédiction », l’a profondément affecté. Il part s’installer à Tanger où des mois durant sa voix parvenait grâce à la Radio Medi 1. Il était toujours à l’écoute des pulsations de sa société pas entièrement délivrée des démons qu’il a patiemment décrits dans ses écrits.

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