IL Y A 22 ANS NOUS QUITTAIT RACHID MIMOUNI

Les hommes s’en vont mais leurs écrits restent. C’est le cas
de Rachid Mimouni dont les œuvres restent d’une étonnante
actualité...Comment l’expliquez-vous ?
Nawel Krim : En effet, ses écrits traversent les décennies et font
écho à nos préoccupations et trouvent aisément un nouveau lectorat
à chaque fois. Il faut dire que le même désenchantement vécu réelle-
ment et dans les écrits, durant les années 1970, 1980, nous prend
encore à la gorge, tant on ne peut qu’observer, et avec regret, la
régression qui gagne notre société. Si nous sommes animés par des
aspirations à la liberté, à l’amour, à la justice, au bonheur finalement,
force est de constater que ces valeurs sont menacées par des contre-
discours et des actions qui occultent bien des horizons. Nous vivons
toujours, même si les dehors semblent reluisants, sous le poids des
pesanteurs sociales, économiques, où la science, l’éthique, l’art,
moteurs du progrès social et de l’affirmation de soi, sont relégués à
la marge des marges. Mais, tout n’est pas noir, les écrits de Rachid
Mimouni continuent à soutenir notre vigilance, à être alertes, atten-
tifs aux mutations de notre société. Ils nous invitent toujours à la
réflexion, à nourrir notre esprit critique, et à entrevoir de nouveaux
biais de lecture de notre environnement sociopolitique et sociocultu-
rel. C’est dans ce sens qu’il y a lieu d’affirmer qu’ils sont toujours
d’actualité.


Malgré un contexte hostile (les années 1980 et 1990), l’écri-
vain a porté très haut sa parole, tant chez l’élite qu’au sein des
masses... Etait-il, comme Kateb Yacine, l’homme du peuple ?
Youcef Immoune : S’il fallait évoquer Kateb Yacine, son œuvre est
la référence vers laquelle tendent tous les auteurs venus après lui.
C’est la matrice qui va générer les autres vocations ; advenir dans le
champ de la littérature algérienne passe nécessairement par la
mémoire qui a gardé, assimilé les fondamentaux de la littérature à
partir desquels il devenait impératif d’écrire chez les auteurs algé-
riens, dont Rachid Mimouni. Dans le même ordre d’idées, Kateb
Yacine, « L’homme du peuple », « le Prophète », comme l’appellent
aussi ses amis, imprime à la littérature algérienne ses exigences : por-
ter le peuple. Rachid Mimouni écrit en répondant à ces exigences, lui
qui a vécu simplement, dans une cité populaire, au plus près de ses
étudiants, ami de journalistes et d’intellectuels qui fréquentaient les
quartiers populaires d’Alger. Ses romans sont consacrés aux « gens
d’en bas », remuant les méandres de leur condition, mettant à nu les
maux qui les assaillent, les douleurs qui les tenaillent, les manques
qui les affaiblissent. Ses mots sont durs et tranchants à l’encontre des
systèmes d’oppression qui ne favorisent aucune avancée : archaïsme,
illettrisme, hypocrisie, violence, aveuglement, etc. Interroger les
conditions structurelles et symboliques qui ont conduit à l’échec
d’accéder à la modernité est l’un des axes majeurs du projet littérai-
re de Rachid Mimouni. Oui, il était fils du peuple, en complète empa-
thie avec le peuple, assumant son rôle d’intellectuel engagé à propo-
ser des lectures justes, précises, lucides de notre condition. Quitte à
ébranler nos certitudes, à nous choquer, à nous piquer au vif. Quitte
à éveiller la méfiance de ceux qu’il dénonce, à provoquer leur
répression, réelle ou symbolique.


Son engagement en faveur de la modernité a été sans
ambages. Mais l’auteur n’a jamais remis en cause, comme
certains écrivains algériens, célèbres en Occident, les fonde-
ments identitaires de l’Algérie.
Youcef Immoune : L’engagement suppose l’altérité ; il suppose le
dépassement, dans le mouvement vers l’autre. C’est tout le sens que
prend l’idée d’un « engagement en faveur de la modernité ». C’est le
combat de beaucoup d’écrivains des années 1970 et 1980, dont
Rachid Mimouni, sur fond de la problématique du Tiers-Monde face
au monde industrialisé (occidental), sur fond de libération des
peuples de l’archaïsme et du sous-développement en s’engageant sur
la voie du progrès. Mimouni, à l’instar des grands écrivains de sa
génération et celle d’avant, engage fortement le débat sur les sujets
relatifs aux questions identitaires : linguistique, culturelle, cultuelle,
idéologique, individuelle. Le peuple, privé longtemps du droit à la
parole agissante concernant toutes ces questions, a voix au chapitre
dans les romans de Mimouni pour être confronté aux choix à faire
quant à la façon de se déterminer courageusement. Dans l’esprit et la
lettre de cette littérature, il s’agit d’une démarche constructive :
quêtes et interrogations. La littérature initiait et poursuivait un effort
de déconstruction et d’édification.
Quant aux « fondements identitaires de l’Algérie qui sont remis en
cause par certains écrivains célèbres en Occident », ils font l’objet
d’un tout autre débat, aux enjeux moins louables que ceux qui pré-
valaient dans les années 1970 et 1980. La démarche n’est pas
constructive. Tout au plus elle nous englue dans des polémiques sté-
riles et elle fait le lit de tous les discours d’arrière-garde. Elle nous
installe dans une conflictualité qui dresse les ostracismes les uns
contre les autres ; c’est une façon habile de neutraliser le débat et
d’empêcher d’entrevoir des ouvertures. Sommes-nous condamnés
indéfiniment à nous interdire ou à interdire
toute interrogation sur nos mythes fondateurs ?


Mimouni a choisi de rester parmi les siens, et n’a opté pour
l’exil qu’une fois menacé de mort par les terroristes
islamistes...


Nawel Krim : En effet, il demeurait dans son appartement au milieu
d’une cité populaire. A l’instar de nombreux auteurs et intellectuels,
il a fait l’objet de menaces de mort sérieuses par les islamistes. Il a
été ébranlé par les sinistres assassinats de ses amis auteurs et intel-
lectuels. Comme eux, conscient de son rôle d’intellectuel, il demeu-
ra en Algérie, là où il devait lutter, résister, tenter d’offrir une alter-
native. Ses déclarations dans la presse ou sur les plateaux de télévi-
sion sont claires quant au projet de société qu’il défend ; il est clai-
rement en opposition aux desseins politiques et socioculturels de
l’idéologie islamiste. Il a tant anticipé l’émergence de cette mouvan-
ce et ses intentions destructrices. Il a tant appelé à ne pas céder à la
fatalité de leur projet. Il faisait partie de ce que Tahar Djaout appelait
« l’Algérie qui avance », pris entre un Etat défaillant et une hydre isla-
miste. A ce titre, il était une cible toute désignée pour les bras armés
de l’islamisme. C’est finalement quand la menace a touché directe-
ment sa famille proche, sa fille particulièrement, qu’il a été contraint
à l’exil qui le conduisit au Maroc. S’il fallait qualifier l’attitude et les
positions de Rachid Mimouni, que l’on soit
d’accord avec ses thèses ou non, c’est les qualificatifs
honnête et courageux qui conviennent.


Comment peut-on lire Mimouni à la lumière des
développements actuels tant dans le pays que dans le
monde ?
Youcef Immoune : Relire l’œuvre de Rachid Mimouni s’impose à la
lumière des événements et des paradigmes qui structurent actuelle-
ment notre monde. C’est d’ailleurs une marque de reconnaissance de
la grandeur de cette œuvre.
Est-il nécessaire de rappeler que nous sommes actuellement en butte
à toutes les problématiques que soulèvent les textes de Rachid
Mimouni : les modes de gouvernance, l’écologie, les rapports Nord-
Sud, le libéralisme économique, l’inertie ou les reculs socioculturels,
et j’en passe.
Les constats et les interrogations que l’on peut lire dans ses textes ou
se les forger à leur lecture sont là, pertinents et percutants.


Qu’en est-il de l’œuvre « mimounienne » à l’université ?
Nawel Krim : D’abord, signalons que l’œuvre de Rachid Mimouni
est rééditée ; actuellement elle est disponible dans les librairies. Elle
rencontre encore un nouveau lectorat, parmi les jeunes lecteurs, espé-
rons-le. A l’université, nous, enseignants-chercheurs, faisons l’effort
continuel de favoriser ces rencontres : les textes de Rachid Mimouni
sont programmés dans les offres de formation en licence et en mas-
ter. Encore des thèses sont élaborées ou en cours d’élaboration por-
tant sur des problématiques intéressantes autour des textes de Rachid
Mimouni. Au département de français de l’université Alger 2, j’ai
moi-même initié successivement deux masters autour de la littératu-
re algérienne où les textes de Rachid Mimouni ont une place de choix
aux côtés de grands auteurs appartenant à des générations bénies de
la littérature algérienne (Kateb Yacine, Mohammed Dib, Mouloud
Mammeri, Mouloud Feraoun, Rachid Boudjedra, Tahar Djaout,
Nabile Farès, pour ne citer que ceux-là).
Fait nouveau. La direction de la culture de la wilaya de Boumerdès,
en collaboration avec les universités Alger 2, et de Boumerdès, tra-
vaille à la réussite de grands événements consacrant Rachid
Mimouni et son œuvre : un colloque international Rachid Mimouni,
qui aura lieu en novembre 2017, consacré à l’œuvre de l’auteur dans
la première édition (2017), et à la littérature algérienne et maghrébi-
ne dans les éditions qui vont suivre ; un Prix Rachid Mimouni de la
Nouvelle dédié aux jeunes plumes, qui sera décerné chaque année, à
compter de novembre 2017.
Les comités scientifiques installés à cet effet, sous ma présidence,
travaillent d’arrache-pied aux travaux de réalisation de ces manifes-
tations scientifiques et culturelles, avec l’appui de la wilaya de
Boumerdès, qui n’épargne aucun effort à mettre à notre disposition
tous les moyens logistiques à même de favoriser notre travail. M.
Madani Fouatih Abderrahmane, le wali de Boumerdès, M. Djamel
Foughali, directeur de la culture, en sont remerciés à l’avance pour
ce qu’ils font pour nous, universitaires et à l’œuvre de notre cher
auteur, ainsi qu’à la culture en général. M. Cherif Méribai, doyen de
la faculté des lettres et langues arabe et orientales et M. Hamid
Bourayou, professeur à l’Université Alger 2, sont également remer-
ciés pour leur implication sans faille dans ces projets.
Nous avons d’autres projets pour la valorisation du patrimoine tex-
tuel, si je puis dire, de Rachid Mimouni. Nous pensons à la genèse de
cette écriture que nous aimerions tant approcher. Le groupe de
recherche Génétique des textes : auteurs et manuscrits, dirigé par le
P Youcef Immoune, se consacre à la question.
J’espère que la dynamique que nous initions actuellement pourrait nous conduire à accéder à ce patrimoine.


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