Entretien avec Amin Khan : L’absolu besoin de mettre en place un système démocratique…”

La librairie Chihab de Bab El Oued a accueilli une rencontre dédiée à la publication par la maison d’édition du même nom du nouveau numéro intitulé « Travailler ! », sorti dans le cadre de la série « Nous autres, éléments pour un manifeste de l’Algérie heureuse », un projet littéraire et intellectuel de réflexion et de propositions qui pensent la société algérienne, ses problématiques et ses interactions. Rencontré en marge du débat animé par les contributeurs à l’ouvrage collectif, notamment Saïd Djaâfer, Tin Hinan El Kadi ou Nedjib Sidi Moussa, le poète et intellectuel Amin Khan, sous la conduite duquel est éditée la série, est revenu pour nous sur la situation actuelle du pays qu’il qualifie en substance de « tournant » pour une Algérie réellement démocratique. Entretien.

Propos recueillis par Khaled ZEGHMI

Reporters : Vous avez présenté un nouveau volet de la série « Nous autres, éléments pour un manifeste de l’Algérie heureuse ». Pouvez-vous revenir sur cette initiative lancée il y a déjà près de trois ans ? Amin Khan : En fait, l’idée, le projet de « Nous autres… » avait débuté bien avant. Mais le premier livre est paru en 2016. Et dès le départ, il avait été décidé qu’il s’agirait d’une série d’ouvrages collectifs, dont le point de départ est le texte inaugural que j’avais écrit et proposé en définissant les principes, les grandes lignes du projet, réunir des personnalités, des intellectuels avec pour objectif de lancer une réflexion entre des personnes qui sont évidemment différentes dans leur façon de penser, mais qui partagent le même désir de sortir le pays d’une situation marquée essentiellement par des liens de domination, des archaïsmes, et les replacer par la raison et la volonté. C’est comme cela que les quatre axes que nous avons proposés ont été « Penser », « Travailler » « Lutter » et « Aimer ». Nous estimons que c’est par la mobilisation personnelle et collective autour de ces axes que nous pourrons progresser.

Comment s’est fait le choix des contributeurs ? Le choix s’est un peu fait pas osmose, c’est-à-dire que nous avons réuni des personnes que je connais soit directement soit au travers des textes qu’ils avaient écrits. Comme vous le savez, ils sont tous très différents dans leur approche, dans les connaissances et analyses qu’ils apportent, certains sont des journalistes, d’autres des chercheurs, des économistes… Le principe est de réunir des compétences d’horizons différents mais convergents vers cette réflexion. Le seul critère que nous avons retenu pour la sélection des textes des contributeurs a été la compétence. Et leurs apports ont été sollicités de façon libre et constructive.

Certains des contributeurs, notamment Tin Hinan El Kadi ou Nedjib Sidi Moussa ont contribué dès le premier numéro… Est-ce un choix de leur donner le temps de suivre l’évolution de la situation du pays ? Oui, certains des contributeurs ont écrit pour plusieurs volumes, mais il y a aussi de nouvelles personnes. Mais l’idée n’est pas de fermer les participations, il s’agit d’une plateforme ouverte qui peut accueillir d’autres contributeurs en fonction des thèmes. Quant à cette idée du temps long, je trouve qu’elle est également intéressante. Au fil des volumes, certains des auteurs reviennent, il y a des évolutions, peut-être pas prévues à l’avance, mais qui sont là et qu’il faut prendre en compte.

Aujourd’hui, le travail que vous faites prend un sens particulier avec la situation du pays, la contestation du pouvoir, les marches populaires… Vous imaginiez-vous cela ? C’est quelque chose que j’ai espéré, mais que je n’ai pas envisagé à si brève échéance. Je disais au moment de la parution du premier volume, que nous étions en phase de lancer une réflexion de long terme. Et je pense que c’est toujours le cas, au sens où il s’agit aussi de se réapproprier l’histoire, d’échanger, de discuter sur l’avenir. En fait, j’avais dit lors d’une interview que même s’il y avait des résultats sur le court terme, notre démarche resterait la même. Mais, évidemment, nous sommes heureux quand la réalité rejoint « l’utopie » qui est formulée dans ces travaux.

Justement, vous avez d’une certaine façon réfléchi à la situation actuelle avant même qu’elle ne survienne. Quelle lecture en faites-vous ? Ce qui se passe n’est certainement pas le fruit du hasard… Certainement pas, ce qui se passe n’est pas un hasard. J’estime que cette situation, que nous avons espérée, est aussi le résultat de décennies de réflexions, de luttes de milliers d’Algériennes et d’Algériens. Quant à nous, nous avons apporté une modeste contribution. Et aujourd’hui, je pense qu’il faut plus qu’avant continuer à réfléchir, sans prétentions, aux voies de sortir le pays de ses problèmes. Ce mouvement populaire est absolument prometteur, il associe des tendances différentes, concerne toutes les régions du pays et fait montre d’un esprit patriotique d’une essence démocratique. Tout cela reste, bien sûr, à préciser. Mais ce mouvement est, à mon avis, une synthèse de la réflexion des actions et des luttes du peuple algérien depuis des décennies.

Les différents volumes que vous avez déjà publiés proposent différentes approches. Et, aujourd’hui, quelle que soit l’issue, le pays sera confronté à d’immenses défis, l’économie, l’éducation, la justice… En effet, mais je placerais l’éducation en premier, c’est le principal problème mais aussi la solution principale. L’éducation est, à mon sens, le seul et principal levier par lequel la société pourra s’engager dans l’avenir. Maintenant, la difficulté est d’organiser la gouvernance du pays de sorte que l’éducation soit unanimement considérée comme la priorité des priorités. Sans un projet éducatif, de formation, un projet de développement de la capacité scientifique, nous n’arriverons pas à faire face aux autres défis des autres secteurs, y compris les problèmes de l’économie.

Justement, que dire sur les ou la voie que devrait suivre le système économique ? La situation économique est grave. Pendant des décennies nous avons vécu dans le cadre d’une économie rentière. Ce qui, dans les faits, est une non-économie. Quand on exporte des recours non renouvelables pour importer des biens de consommation, cela n’est pas un modèle économique ni même une voie de développement. L’avenir sera donc de passer à une économie de production. Et cela est faisable. Je pense que si la nouvelle gouvernance s’inscrit dans la lutte contre la corruption, dans la lutte contre les causes qui ont créé cette situation, des solutions émergeront d’elles-mêmes et permettront le développement de l’agriculture, de l’industrie, mais aussi de l’économie de la connaissance, l’économie numérique… Il s’agit d’un ensemble.

Ce mouvement populaire apparaît également – du moins pour le moment – comme étant libéré du poids des idéologies ou des couleurs politiques, et là, l’on pense immédiatement à l’islamisme politique. Pourrait-on l’en préserver indéfiniment ? A mon sens, les leçons principales ont été tirées. La société algérienne a beaucoup souffert, la guerre intérieure des années 1990 a été un désastre total et absolu. Nous ne nous sommes pas effondrés en tant que société grâce à notre patriotisme et à la solidité du caractère algérien, qui a permis de dépasser cette épreuve qui aurait pu faire disparaître l’Algérie dans un chaos. En fait, une des leçons principales est que nous avons l’absolu besoin de mettre en place un système démocratique aux normes universelles les plus élevées. Et cela est tout à fait possible, il n’y a aucune raison pour que les Algériens soient privés de l’Etat de droit, de la représentation politique, de la liberté d’expression, de la liberté de création de compétition politique…

Un dernier mot sur les prochains numéros de la série… Le prochain volume sera « Lutter ». Il devrait paraître dans un an normalement, et par la suite ce sera « Aimer ». Le travail est déjà en cours.

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