Djamel Mati, romancier et auteur de « Sentiments Irradiés » : « Raconter au travers des sentiments des uns et des autres »

Révélé au grand public en 2016 avec « Yoko et les gens du Barzakh », le romancier Djamel Mati a présenté, samedi dernier, au Palais des Raïs, son dernier ouvrage « Sentiments irradiés » (édition Chihab) sur les essais nucléaires français dans le Grand-Sud. Il revient dans cet entretien sur le travail de recherche nécessaire à l’écriture de son ouvrage, mais aussi sur l’évolution du roman algérien.

Reporters : Contrairement à vos précédents ouvrages, « Sentiments irradiés » se place dans le contexte historique des essais nucléaires dans le Sahara. Comment s’est déroulé le travail d’écriture ?
Djamel Mati : C’est une histoire qui se base sur un fait réel. Je ne me suis pas déplacé à Hamoudia, mais avant même d’être écrivain, j’avais connu - dans le cadre de mon travail - la région de Reggane. Là, après des échanges avec des gens sur place, je m’étais imprégné de la situation, mais à cette époque, je ne pensais pas encore écrire sur ce sujet. Ce n’est que plus tard, quand l’idée du roman a mûrie, que j’ai commencé à me documenter. Je me suis procuré deux ouvrages de référence, mais j’ai également fait des recherches pour vérifier ce qui était dit. En fait, la documentation et l’écriture du roman ont demandé un peu plus de deux ans de travail. Il fallait caler le récit dans le temps et l’espace.

Le sujet des essais nucléaires reste encore difficile. La forme romanesque a-t-elle été un choix naturel ?

Je suis et reste un romancier, je ne peux pas faire autrement. Je crois que je n’aurais pas eu la prétention d’écrire un essai sur le sujet. Pour cela, il faut être un spécialiste de la question de la cause de ces personnes irradiées. Mais j’ai néanmoins essayé d’être le plus précis possible, sans pour autant avoir le regard de l’historien ou même une vision politique de la question. L’idée a surtout été pour moi de raconter cette histoire au travers des sentiments des uns et des autres. Le réel est mis ici dans un contexte fictionnel, ce sont les émotions des personnages qui guident l’écriture. Chacun a ses propres réactions par rapport à un événement, une tragédie.
L’histoire, du moins celle connue et documentée, de ces essais nucléaires cadre donc le récit. 

Cela vous 
a-t-il imposé des limites dans votre écriture ?
Non, je n’ai pas ressenti cela en écrivant. A aucun moment dans l’écriture je ne me suis arrêté pour recoller au réel. J’ai travaillé autrement, avant même de commencer l’écriture, j’ai laissé mûrir le récit, créé un cheminement mental. Une fois ce stade atteint, j’ai mis les grands lignes de l’histoire et débuté le travail de rédaction. Mais, bien sûr, tous les détails ne sont pas immédiatement présents, souvent les personnages évoluent en fonction du contexte. Je crée des fiches détaillant les caractéristiques, la psychologie, le physique… de chaque personnage, ils évoluent en fonction de leurs forces et faiblesses. Kamel (personnage principal du roman, Ndla), par exemple, a finalement beaucoup plus de faiblesses que de forces…

A ce propos, il peut apparaître aux lecteurs que vous avez une certaine empathie pour vos personnages. Quant est-il ?

Oui, d’une certaine façon, mais je dirais plus que c’est de l’affection et quel que soit le personnage, le bandit ou le bon. J’essaie malgré tout d’être le plus neutre possible, c’est très difficile, on conserve toujours ses penchants. Mais le plus important est de ne pas exprimer ses propres émotions, pour se concentrer sur celles des personnages.

Votre roman entre d’une certaine façon dans cette tendance de la littérature algérienne à aborder des sujets « douloureux » ou 
« difficiles » - la décennie noire, la religion, la politiques… 
Si je devais partager l’histoire de la littérature, je dirais qu’elle est passée par trois étapes qui ont débuté avant même l’Indépendance. Et moi-même, j’appartiens à la dernière, celle apparut dans les années 2000 juste après la décennie noire. Là, un grand nombre d’écrivains qui n’avaient pas forcément de cursus littéraires sont apparus. Mustapha Benfodil, par exemple, issu des mathématiques, Jaoudet Gassouma, un artiste… En fait, sans forcément se concerter, ils ont initié une nouvelle forme de fiction, libre, pleine d’ironie, de délire parfois. A croire que cette génération a voulu exorciser à la fois la tranche douloureuse de l’occupation mais aussi celle de la décennie noire.

Quels seraient les « derniers » sujets tabous pour les écrivains d’aujourd’hui ?
 
Franchement, je n’en vois plus, et même le politique n’est plus un sujet que l’on évite. Mais peut-être que l’on hésite à aller contre la pudeur qu’impose la culture et les traditions du pays, cela est dans notre nature, dans notre éducation. 
Mais même pour ces sujets, je pense que les moeurs évolueront encore. C’est dans la nature des choses. La nouvelle génération, celle d’internet, celle des réseaux sociaux, se sentira encore plus libre.

Sur un autre plan, ces dernières années ont été marquées par une multiplication de prix littéraires… Vous-même avez reçu le prix Assia Djebar en 2016. Cela est-il une motivation pour continuer ?
Je ne dirais pas que les prix littéraires sont en eux-mêmes une motivation, un écrivain n’écrit pas pour cela, ce n’est pas cela son plaisir. Mais, en revanche, l’obtenir reste une joie. 
J’avais été très heureux d’être récompensé par le prix Assia Djebar, on sent que l’effort que l’on fait est reconnu, mais par ailleurs ces distinction ont peut-être un impact sur le marché du livre, bien qu’il est vrai que les ventes de livres chez nous restent relativement limitées.

Avez-vous d’autres projet d’écriture ?

Toujours… incessamment.

Source : http://reporters.dz/culture/item/10...

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