DICTIONNAIRE DES ÉCRIVAINS ALGÉRIENS DE LANGUE FRANÇAISE De la diversité, de la créativité et une littérature en renouvèlement

Plus qu’un survol ou une rétrospective détaillée des écrivains algériens et de leurs œuvres, ce dictionnaire est conçu à la fois comme un outil d’information, de recherche, de compréhension et de réflexion. Tout ce qui fait un dictionnaire encyclopédique de qualité. Le lecteur peut en tirer énormément de connaissances et d’enseignements. Parce qu’ils s’agit aussi et surtout d’un ouvrage collectif, réalisé sous la direction d’Amina Azza Bekkat. Celle-ci est professeure de littératures francophones à l’université Saâd-Dahleb de Blida. Quant aux 25 spécialistes en littérature qui ont contribué à donner corps au projet, ils sont également universitaires et souvent auteurs de publications. Parmi eux, des spécialistes étrangers connus pour leurs travaux. Chacun d’entre eux s’est intéressé à un ou plusieurs écrivains de la période 1990-2010. Ils en balisent le parcours, se penchent sur la production littéraire de l’auteur étudié et en éclairent la singularité. En tout, 62 écrivains ont eu droit à leur « parcours de lectures », et présentés dans l’ordre alphabétique. « Dans la rédaction de ces notices, l’accent a été mis sur le style et l’écriture des auteurs (...). Les résumés des œuvres guideront le lecteur dans l’approche de l’œuvre et seront pour lui une incitation à la découverte. Une bibliographie aussi complète que possible accompagnera ces présentations », précise Amina Azza Bekkat dans l’avant-propos. Certes, ce ne sont pas tous les écrivains de langue française qui ont été recensés et beaucoup d’autres noms ne figurent pas dans le répertoire, mais le panel étudié se distingue tout de même par sa richesse et sa diversité. « C’est un panorama qui se veut divers et qui témoigne de l’extraordinaire vitalité de la production romanesque algérienne de langue française de 1990 à 2010, années décisives qui n’ont cependant pas tari la créativité et l’ont même conduite à se renouveler », est-il justement souligné en quatrième de couverture de l’ouvrage. Les enseignants et chercheurs qui ont participé au projet ont donc établi un bilan de santé très positif. Leur inventaire concerne aussi bien des auteurs connus et reconnus que (comme souligné par Amina Azza Bekkat) « les nouveaux écrivains en quête de reconnaissance » et que le dictionnaire « veut mettre en lumière ». Nombre d’écrivains « oubliés » ont été également sortis de l’ombre et ont reconquis leur place dans ce dictionnaire. Enfin, pour ceux qui vivent et écrivent à l’étranger, « c’est la renommée qui a fait la différence et nous avons décidé de garder les plus connus », explique la directrice du projet. C’est Charles Bonn, un spécialiste de la littérature algérienne, qui a l’honneur de présenter l’ouvrage. Il écrit dans l’introduction : « Ce dictionnaire répond à une nécessité. Car depuis ce qu’il est convenu d’appeler les « années noires », la littérature algérienne n’est plus la même, et ne se développe plus du tout dans la même dynamique qu’avant. Cette période très difficile à laquelle elle a survécu marque une rupture bien compréhensible. Mais elle s’installe aussi dans un contexte global plus complexe : celui de ce que certains appellent la « postmodernité », et qui signe en tout cas la fin de ce dialogue privilégié avec l’espace littéraire de l’ancien colonisateur. »  Pour Charles Bonn, il est maintenant établi que « la période de l’émergence est bien close, et avec elle est close également cette ‘’scénographie’’ d’une affirmation identitaire de groupe face à l’Autre et à son regard ». Résultat d’une telle évolution, ajoute-t-il dans la préface, « à la subversion formelle de ces écritures de la modernité des années soixante ou soixante-dix va donc succéder une littérature du témoignage, déjà amorcée avant les ‘’années noires’’, mais que la situation d’urgence dans laquelle ces ‘’années noires’’ précipitent les créateurs va accélérer.  Le réel est trop lourd pour permettre l’écriture auto-réflexive de la modernité des années précédentes ». Charles Bonn revient alors à son idée-force et qu’il ramasse en quelques mots : « Avec la fin des années noires et le début du siècle suivant, cette perte de sens collectif débouche ainsi tout naturellement sur la dissémination postmoderne. »  En même temps que le champ éditorial croît et se diversifie, la rupture opérée a favorisé l’émergence de nouvelles écritures, des énergies créatives se sont libérées et de plus en plus de femmes écrivains naissent à la lumière. L’auteur de l’introduction peut alors souligner à juste raison que « la production d’un dictionnaire comme celui-ci est donc particulièrement bienvenue, parce qu’elle permet de commencer par l’inventaire nécessaire avant d’aller plus loin ». C’est-à-dire la réalisation d’un dictionnaire beaucoup plus complet, ou encore des travaux de conceptualisation, d’analyse critique et de mise en perspective (voire de « classement » et de mise en ordre) de pareil foisonnement littéraire. Pour le simple lecteur, ou encore l’étudiant et le chercheur, le dictionnaire réalisé à l’initiative de l’université Saâd-Dahleb de Blida donne, déjà, une bonne visibilité de cette littérature et de ceux qui la font. Et puis, il y a un réel plaisir à redécouvrir des écrivains de renom (Rachid Mimouni, Assia Djebar, Tahar Djaout, Mohamed Dib, Malek Alloula, Rachid Boudjedra, Fadéla M’rabet, Amin Zaoui, Waciny Laredj...). Le plaisir est double lorsqu’il s’agit de partir à la découverte des nouveaux talents venus enrichir et revivifier la littérature algérienne. Par exemple Kaouther Adimi (née en 1986 à Alger) et révélée par son premier roman Des ballerines de Papicha, un « petit roman dense et sombre, servi par une écriture élégante ». Ou encore Salim Bachi (né en 1971 à Alger), qui a surtout publié en France et qui « peut être considéré comme le digne successeur des plus belles plumes de la littérature algérienne dont il se réclame ». Quant à Mourad Djebel (né en 1967 à Annaba), il « est l’un des auteurs les plus doués de sa génération » ; son œuvre « est une réflexion sur l’art romanesque détonante et exaltante » et doit être considérée « comme fondamentale dans l’ébauche d’une histoire littéraire algérienne contemporaine ». Poursuivant son exploration, le lecteur ira à la découverte d’une autre écrivaine atypique et « ayant fait (...) l’expérience mortifère de la littérature ». Il s’agit de Sarah Haïdar (née en 1987 à Alger), auteure de trois romans en langue arabe et de Virgules en trombe, un « presque roman » en langue française, paru en 2013. Ce dernier roman peut se lire « comme une réflexion sur l’écriture, sur la création littéraire. Dans une écriture où la volonté de subvertir la langue est manifeste, l’ouvrage s’offre au lecteur comme un libre-dire exprimé dans une langue souvent violente (...). La volonté de briser les tabous, littéraires ou autres, est tangible le long de l’œuvre ». Malgré qu’elle soit l’auteur d’un seul roman (La chaîne étoilée, la formation, édité en 2007), la jeune Rima (née en 1990 à Alger, elle a publié sous le pseudonyme Ramy Belkacem Boualem) figure dans le dictionnaire. Parce que « cet unique roman annonce un nouveau genre dans l’écriture algérienne, celui du fantastique ». Une littérature de la diversité, de la créativité... Le lecteur ne se lasse pas de sa collecte d’informations. Hawa Djabali ? « Auteure discrète, assez peu médiatisée, Hawa Djabali n’en est pas moins une des plus grandes romancières algériennes ». Mohamed Kacimi, lui, « est un écrivain et un acteur culturel tout à fait singulier et atypique dans le paysage littéraire algéro-français » et mérite d’être « mieux connu et plus étudié ». De même que Aïcha Bouabaci qui, elle aussi, « mérite bien d’être découverte et honorée, non seulement pour son combat humanitaire, mais aussi pour son discours littéraire enrichissant à maints égards ». Beaucoup d’autres informations précieuses rendent ces écrivains uniques, réellement différents les uns des autres. Ainsi le lecteur en saura un peu plus sur des auteurs comme Jamel Eddine Bencheikh, Nina Bouraoui, Djamel Mati, Hacène Farouk Zehar, Djamel Souidi... et ce qui fait leur singularité. De même qu’il trouvera une courte notice sur chacun des 25 chercheurs qui ont contribué à ce dictionnaire. Ils ont pour noms Hatem Amrani, Samia Benbrahim, Afifa Bererhi, Soumeya Bouanane, Karen Ferreira- Meyers, Deborah Hess, Jacqueline Jondot, Hamid Nacer Khodja, Rim Mouloudj, Anne Roche, Hervé Sanson, Meriem Zeharaoui, etc. Ils ont en commun l’amour de la littérature et « une grande pratique des textes littéraires qu’ils enseignent à l’université » (Amina Azza Bekkat). Leurs efforts conjugués ont produit un ouvrage de référence. Hocine Tamou

Sous la direction d’Amina Azza Bekkat, Dictionnaire des écrivains algériens de langue française (1990-2010), Chihab Editions, Alger 2014, 332 pages, 1200 DA.

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