Culture : CINÉMA ET GUERRE DE LIBÉRATION : ALGÉRIE, DES BATAILLES D’IMAGES D’AHMED BEDJAOUI Le cinéma, moteur de l’Histoire

Ahmed Bedjaoui est un spécialiste du septième art, sa grande passion. Il est également producteur, universitaire et auteur. Son dernier livre, paru aux éditions Chihab, témoigne de son érudition au service du cinéma. Cet ouvrage vient surtout confirmer une nécessité devenue incontournable : les historiens algériens ont aujourd’hui intérêt à opérer le rapprochement avec le territoire des images, notamment les documents filmiques. Autrement dit, à intégrer dans leur pratique les images animées. Dans Cinéma et guerre de libération : Algérie, des batailles d’images, Ahmed Bedjaoui étudie précisément les représentations cinématographiques du passé national, la place du cinéma dans ses relations à l’Histoire et la capacité de ce même cinéma à penser l’Histoire. De ce point de vue, l’ouvrage est sans doute une première dans l’édition algérienne, le cinéma étant enfin considéré comme un objet scientifique digne de ce nom, et donc comme champ de recherche. Un livre essentiel, en ce qu’il a valeur d’étude critique et suivant une approche épistémologique renouvelée. L’auteur adopte une démarche audacieuse ; il n’envisage pas le cinéma pour sa seule valeur illustrative mais lui applique, au contraire, ce qui fait la spécificité de la démarche historique. A travers un corpus assez large, il procède à l’analyse des documents filmiques, croise les sources et les met en perspective, apporte un éclairage critique, interroge le cinéma et l’histoire sous des angles variés, rappelle parfois les conditions dans lesquelles se font les films (genèse, contexte de production, de diffusion et de réception), analyse les enjeux idéologiques, etc. Dans l’introduction, Ahmed Bedjaoui commence par souligner combien il est important de prendre conscience des différentes temporalités qui sont à l’œuvre dans les films. Comprendre aussi que le cinéma reste un espace éminemment politique. D’où la problématique des représentations collectives à travers l’image, et le rôle du cinéma dans la construction de l’imaginaire des sociétés. Il explique en quoi sa contribution (le livre) s’intègre dans une nécessaire réintroduction du temps de l’Histoire dans l’étude du cinéma, tout en précisant qu’il ne cherche pas à faire œuvre d’historien. Il écrit : « Nous proposerons à travers cet ouvrage une vision de la manière dont les images, et particulièrement les productions audiovisuelles, ont rendu compte de la guerre pour l’indépendance. Dans un cinéma où les hommes sont omniprésents, quelle place a été accordée aux femmes et aux enfants ? Nous nous sommes surtout appuyés sur les différentes formes de figurations renvoyées par les films et téléfilms de fiction ou les documentaires artistiques. » Le propos n’est donc pas de se substituer aux historiens, mais vise à explorer de nouvelles pistes de recherche et à répondre à des questionnements actuels sur la place de l’image dans ses relations à l’Histoire. Il s’agit de s’inscrire, en fait, dans les nouvelles approches intégrant l’image comme « matrice des représentations collectives » (Eric Michaud), et le cinéma comme « agent de l’Histoire » (Marc Ferro). Ou encore, comme l’explique Antoine de Baecque : « Le cinéma est l’art qui donne forme à l’Histoire parce qu’il est celui qui peut montrer une réalité d’un moment en disposant des fragments de celle-ci selon une organisation originale : la mise en scène. C’est ainsi qu’il rend visible. Il est l’art d’une forme sensible de l’Histoire et sensible à l’Histoire. Le cinéma incarne l’Histoire en faisant correspondre un mode formel de la réalité qui lui est contemporain et la volonté de transformer cette réalité, qui est le propre de l’homme dans l’action historique. » Le sens et la portée de la démarche d’Ahmed Bedjaoui revêtent, dès lors, toute leur importance. Il le rappelle dans l’épilogue : « La guerre de libération et ses sources ont fortement marqué l’Histoire contemporaine algérienne. Elle n’a pas épargné pour autant l’ex-puissance coloniale. Cinquante ans après, cette étape fondamentale continue à susciter des conflits de représentation aussi bien avec l’ancien occupant qu’entre les Algériens eux-mêmes. » Parce que « le cinéma est un moteur essentiel des mémoires et donc de l’Histoire, même si les rapports entre les deux sont complexes ». Même si, par ailleurs, le cinéma ne peut prétendre à l’écriture de l’Histoire, « qui est un domaine dévolu en priorité aux historiens ». C’est précisément toute l’étendue de cette complexité, depuis le début de la conquête coloniale jusqu’à aujourd’hui, que le spécialiste en communication étudie dans la dizaine de chapitres formant son essai. Le sujet étant susceptible d’intéresser un public important, l’auteur a privilégié le style narratif rythmé, précis et imagé. Grâce à une prose moderne, cet essai informel et d’analyse est mis à la portée de tous. Un style d’écriture qui s’inspire des techniques cinématographiques et du mouvement de la caméra. Le lecteur a d’abord une vision globale de la scène, avec une introduction qui pose les problématiques et esquisse les pistes de recherche. Entre autres, celles-ci : aujourd’hui, « avec la fin des générations de la guerre, l’urgence (d’interroger l’Histoire) refait surface » ; « en réalité, la bataille des images a commencé dès 1830 » ; « le mouvement national s’est accompagné de l’émergence d’une culture nationale aussi forte que distincte de celle de l’occupant » ; les autorités coloniales ont « fait du cinéma une arme de propagande au service de l’action psychologique » ; « de leur côté, les dirigeants du Front de libération nationale (FLN) ont rapidement pris conscience de l’importance de l’image dans la bataille médiatique qui s’organisait en dehors des champs de bataille militaire » ; « il est légitime de se poser la question de savoir comment et jusqu’à quel point le film algérien a représenté la guerre de libération », etc. A partir du prologue et dans les chapitres suivants, la caméra d’Ahmed Bedjaoui s’approche pour zoomer sur des détails frappants, alternant les différents plans et fouillant l’Histoire au cinéma (l’histoire du cinéma) selon une épistémologie dynamique. Le résultat de pareil « montage » : un ouvrage remarquable par sa densité informative, par la pertinence de la réflexion qui y est développée et par les perspectives tracées pour des travaux futurs. Dès le prologue intitulé « Les résistances populaires à l’origine du mouvement national », Ahmed Bedjaoui apporte un premier éclairage intéressant sur l’Histoire au cinéma et sa spécificité. Il ausculte l’Histoire en commençant par interroger le maigre corpus de films ayant traité de la période antérieure à la guerre de libération. Ce qui lui fait remarquer que « beaucoup reste à faire » pour combler le vide de la mémoire audiovisuelle, notamment en ce qui concerne les révoltes populaires successives, l’Histoire du mouvement national et beaucoup de figures illustres de la résistance. Parmi les autres sujets « à développer en priorité », les massacres du 8 Mai 1945, les dates importantes du 11 Décembre 1960 et du 17 Octobre 1961, le rôle déterminant des élites citadines et l’action armée dans les villes, la participation des femmes, les enfants dans la guerre, la contribution des réseaux de soutien au FLN... Mais beaucoup a été fait aussi depuis 1957, souligne l’auteur. A commencer par les petits films réalisés par les « cinéastes-pionniers », pendant la guerre de libération, films qui ont donné naissance au cinéma algérien. Ahmed Bedjaoui consacre un important chapitre à ces « cinéastes de la liberté » qui ont énormément contribué à l’internationalisation de la question algérienne et qui n’ont pas été reconnus à leur juste valeur après l’indépendance. A partir de ce cinéma né dans les maquis, l’auteur développe son analyse sur la représentation de la guerre par les images. Ensuite, étape après étape, il revisite « l’Algérie au miroir de son cinéma » (de l’indépendance à nos jours), évoques Jacques Panijel (l’auteur du film Octobre à Paris), s’attarde sur « le cinéma de France et d’ailleurs » et sur la « longue guerre d’images » entre la France et l’Algérie. Les femmes et les enfants « dans les représentations filmiques de la guerre de libération » ont également droit à deux chapitres distincts. Tout est passé à la moulinette du critique de cinéma, de l’essayiste, de l’historien (par certains côtés et malgré lui) et du chercheur. Les Batailles d’images d’Ahmed Bedjaoui rappellent l’histoire et l’interrogent, elles révèlent ce qui se cache derrière l’écran (le paravent dressé par l’Histoire, les sociétés et les individus). Un livre écrit avec rigueur et élégance, autrement dit une œuvre qui s’adresse à l’intelligence du lecteur et que celui-ci lira avec plaisir. Surtout lorsque le lecteur découvre, à chaque page, une véritable mine d’informations. Il est alors présent à chaque plan, à chaque séquence, comme cette caméra invisible qui lui rappelle le passé pour mieux voir le présent et ainsi se libérer du regard de l’autre (la culture coloniale). Hocine Tamou

Ahmed Bedjaoui, Cinéma et guerre de libération : Algérie, des batailles d’images, Chihab Editions, Alger 2014, 324 pages, 1000 DA.

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