Ahmed Bedjaoui, universitaire, producteur et critique de cinéma, à l’expression"On a détruit notre cinéma"

Edité aux éditions Chihab « Le cinéma à son âge d’or » est le cinquième livre du critique de cinéma, enseignant et actuel président du Fdatic. Dans ce riche ouvrage, Bejdaoui revient sur la grandeur et décadence du cinéma mondial et notamment algérien, comme il ne sera pas tendre non plus ici, dans cet entretien à ce sujet. Mais ce dernier aborde surtout dans ce livre tous les cinémas qu’il prise, se souvient de ses premières critiques, articles à l’appui et nous fait ainsi faire le tour du monde avec ses yeux de passionné de cinéma. Et de nous décortiquer plein de concepts qui nous permettent de comprendre enfin les enjeux du cinéma d’aujourd’hui. Un livre à acquérir absolument. En attendant, plongeons dans ses feuilles avec son auteur.

L’Expression : Vous venez de sortir un nouveau livre sur l’âge d’or du cinéma. Quels sont les sujets abordés ?
Ahmed Bedjaoui : Je parle de tout. C’est mon cinquième livre. Je dis l’âge d’or du cinéma parce que pour moi les années 1960 jusqu’à mai 1970 marquent la fin d’une génération qui est issue du muet et pour moi la grandeur du cinéma est quand même liée au muet. Les gens oublient ça. C’était à l’époque où il n y avait pas de télé, pas de moyen de montrer les images autres que la photo, mais les images animées c’était le cinéma. C’était une aventure magnifique parce que les gens étaient passionnés. Il n’y avait pas de moyens de pouvoir voir un film individuellement. Or, l’aventure du cinéma pour moi est collective.

Comment s’est faite la démarche justement, notamment pour la partie algérienne ?
En ce qui concerne la partie algérienne, J’ai fait une longue introduction évidemment dans laquelle je raconte le cinéma, comment il fonctionnait à l’époque, les distributeurs que je connaissais, les propriétaires de salles, comment ils fonctionnaient et puis comment, tout d’un coup, l’idée saugrenue est venue à quelqu’un de donner le monopole des salles de cinéma, de les arracher à des Algériens qui les possédaient et qui savaient ce que c’était comme métier car c’était des petits métiers, des artisans pratiquement, mais qui connaissent parfaitement leur métier. Je les ai connus ces gens. Les salles on les a données à des communes qui n’avaient qu’une idée, c’était comment pour faire rentrer le cousin, la cousine, jusqu’au moment où les salles sont devenues un poids. Ensuite il y a eu des distributeurs que j’ai connus... Aujourd’hui on fait croire aux gens qu’il n’y avait pas de gens dans le cinéma des années 1960. Au contraire. Il y avait à l’époque 5000 personnes qui gravitaient, qui travaillaient dans le cinéma. On a perdu 5000 emplois. On leur a enlevé la distribution pour la donner à l’Oncic (l’Office national pour le commerce et l’industrie cinématographique), tout ça pour assouvir des desseins personnels. Il y avait des labos contrairement à ce que l’on dit. Il y avait un laboratoire d’Afrique film en 1962 en Algérie. Il a été démantelé lorsque le cinéma a été monopolisé et transporté à Tunis. Ensuite, de 1966 environ à nos jours, tous les dirigeants de cinéma ont tout fait pour que jamais il n’y ait de labo en Algérie. Car cela permettait d’aller développer les films à l’étranger, de dépenser de l’argent à l’étranger. Et on a dépensé des centaines de fois le coût d’un laboratoire. Donc, le cinéma qui est une industrie, un commerce, on l’a privé de ses deux attribuas les plus importants. Le cinéma est un géant au pied d’argile qui est bâti sur du sable. Maintenant les cinéastes, ils viennent et ils te disent, « je fais des films. Mais pour qui vous faites des films ? Vous n’avez pas de public, vous ne les distribuez pas ». Avant, un John Ford ou un Chahine, faisaient des films pour qu’il y ait des milliers de gens qui rentrent et qui payent. Ensuite, ce sont ceux-là qui font que le producteur se dit, eh bien, si ça marche, alors moi je vais le produire ! Aujourd’hui le cinéaste dit que le film est le sien. Pourquoi, c’est ton argent ? D’où ça vient ? On est dans un monde fantasmé. Et tout ça parce que les mauvaises décisions ont été prises dans les années 1960 au nom d’un socialisme bâtard, hybride qu’on a concilié avec des idées bizarres de ruralité et de choses comme ça et qui ont fait qu’on a démantelé l’activité cinématographique. Donc, en fait, je parle d’un âge d’or en le détruisant et je dis, qu’aujourd’hui on pénalise les jeunes en leur disant que c’est de votre faute, alors que ce sont les anciens qui ont fait ça. Ils ont tout fait pour mener des destins personnels. Ils voulaient aller à Cannes, avoir de la gloire, mais ils n’ont pas bâti un cinéma. Ils ont laissé aux jeunes des situations où ils ne comprennent rien, ne comprennent pas les tenants et les aboutissants. Alors, eux aussi ils essayent d’aller dans les festivals pour avoir de la reconnaissance parce qu’ici on ne leur offre pas les salles pour qu’ils rencontrent le public. C’est un vrai désastre national. Dans le livre j’aborde l’âge d’or du cinéma mondial, oui mais dans le cinéma algérien malheureusement on est mal parti. Cétait tout sauf un âge d’or. C’était un âge d’or pour certains. Individuellement. Mais pour l’Algérie ça été un désastre. Aujourd’hui il est très difficile de rebâtir. Comment allez- vous prendre les salles qui sont aujourd’hui obsolètes ? Quand vous avez la salle Afrique qui est reconstruite avec 500 millions de dinars et que vous ouvrez un seul écran pour 1500 places, c’est une aberration absolue. Elle est fermée, elle ne peut que fermer. D’autre part, les règles de consommation ont changé. Aujourd’hui les gens veulent aller loin de leurs quartiers, dans des endroits où il y a des parkings, des jeux d’enfants, une pizzeria, où l’on s’amuse et on ne voit pas le voisin. Aussi, l’offre unique ça n’existe plus. Le mono écran est mort. Et là, on est dans une impasse totale. Il faut qu’il y ait une décision politique pour avancer. Il y a un obstacle à cela, il y a beaucoup de groupes étrangers qui veulent construire des multiplexes, mais l’obstacle est la loi 49 51. Vous ne pouvez pas demander à celui qui vient de l’étranger, qui vous apporte la technologie, de vous construire la salle, qui vous apporte les films... De repartir en laissant l’essentiel du bénéficie ici. Les pays qui ont réussi comme l’Egypte, ou la Turquie, qui construisent des salles sont des pays qui ont adapté leur législation à l’exception culturelle.

Vous vous demandez aussi si le cinéma africain existe ?
Oui, je me pose la question suivante : est-ce que le cinéma africain existe ou est-ce que ce sont des pratiques africaines de cinéma ? C’est une nuance très importante parce que le cinéma africain pendant longtemps a été financé par la francophonie. Il y a beaucoup de films qui n’auraient jamais pu exister sans le système de la francophonie. Ils ont appelé cela le cinéma africain et automatiquement pour eux c’était le cinéma au sud du Sahara. C’est-à-dire, c’était le cinéma de l’Afrique noire et non pas le cinéma arabe. Alors que le cinéma égyptien et le cinéma du Maghreb c’est l’Afrique. Par exemple, le cinéma du Nigeria est-ce du cinéma africain ou une pratique particulière du cinéma africain ? On dit le cinéma européen et quand on parle du cinéma américain on parle des USA. On ne dit pas cela pour le Mexique ou le Guatemala.

Et le cinéma féministe a aussi droit au chapitre...
Je distingue entre cinéma de femmes, cinéma au féminin et cinéma féministe au masculin. Pendant longtemps des cinéastes algériens comme Bouamari, Chouikh, ont été réellement des féministes, ont défendu l’image de la femme. Mais je pense qu’il y a rien de mieux que des femmes pour défendre les femmes. Et il a fallu qu’Assia Djebar, vienne. C’est la première qui a parlé. Elle a une vision féministe du cinéma, une façon de regarder. Assia Djebar me disait, puisque j’ai produit ces deux films : « Moi je regarde ma caméra, mon objectif c’est la 3ouina d’el hayek, je vois avec un oeil comme la caméra, alors que les hommes ont deux yeux. » C’est intéressant cette sémantique de la dualité du regard féministe des hommes, alors que la femme a un regard intégral, unifié. C’est pour cela que j’ai tenu dans ce chapitre à montrer que, effectivement, il y avait des féministes, mais que ce n’est que, quand les films ont commencé à prendre leur destin en main et à raconter et à dire les choses avec des images que nous sommes arrivés à un cinéma réellement féministe.

Comment s’est fait le choix des thématiques ?
Ce sont des articles. Il y a des passages sur la critique par exemple. Peut-on parler de critique cinématographique aujourd’hui ? Comment se faisait le cinéma avant ? Ca, c’est le début et la fin de l’ouvrage. Au milieu, c’est un choix d’articles que j’ai publiés dans un certain nombre de journaux. Le premier c’était en 1967 lorsque j’étais à la cinémathèque et que les gens m’avaient chargé de la communication de cette institution. Je parlais des cycles qui existaient là-bas. Je vivais dans la cinémathèque, je voyais des films et les revoyais et j’écrivais dans El Moudjahid. J’ai algérianisé la critique de cinéma en quelque sorte à l’époque. Mon premier article remonte donc à 1967. Ensuite, j’ai tenu une revue avec Halim Chergui qui est parti un an après avoir créé Cinéma Action en France et je suis resté seul. Ensuite, il y eut d’autres critiques qui sont venus tels Mouni Berrah, Abdou B....

Ce sont vos Mémoires en quelque sorte...
Ce sont mes chroniques. En gros, c’est un livre qui parle de l’âge d’or du cinéma, le cinéma que j’aime, de la grandeur du cinéma à un moment donné qui n’était pas confronté à la concurrence de la télévision ou du DVD et qui flamboyait. Ça scintillait. Le cinéma algérien n’avait pas d’autres choix que d’en faire autant et aller en avant. Il y avait des films tels celui de Moussa Haddad, Les vacances de l’inspecteur Tahar qui avait fait deux millions d’entrées. Vous imaginez ! Certains films aujourd’hui se limitent aux 500 invités de l’avant-première quand on voit le ministre. ça vous laisse pantois, L’opium et le bâton a fait quant à lui deux millions. Il y a eu quand même un âge du cinéma algérien.

Source : http://www.lexpressiondz.com/cultur...

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