Abdelmadjid Kaouah, le fou de poésie

LA CHRONIQUE de Benaouda LEBDAI / livrescq

La littérature algérienne est principalement portée par le roman mais la poésie a ses adeptes. Les amoureux des idées exprimées dans la langue ciselée et belle apprécient la poésie présente dans les poèmes et dans textes dramatiques comme ceux de Kateb Yacine ou Mouloud Mammeri. En Algérie, la poésie fut encouragée par des militants poètes par le biais de la radio et des journaux et cela dès le début de l’indépendance. En effet, Jean Sénac et Djamel Amrani ont mis en avant l’importance du mot juste, du mot qui chante et qui rime et les Algériens aiment la sonorité du phrasé qui attire l’oreille. Ainsi ces deux poètes ont suscité des vocations comme le montre Abdelmadjid Kaouah dans « Diwan du jasminmeurtri, une anthologie de la poésie algérienne de graphie française » publié chez Chihab Editions. LesAlgériens affectionnent la poésie en langue arabe, berbère ou en français ; cependant il n’y a eu que quelques maisons d’édition qui on eu l’audace de publier des recueils de poésie alors qu’il est reconnu que la poésie est présente dans la culture des pays méditerranéens. La diffusion de la poésie en graphie française, comme Jean Sénac aimait à le dire, s’est faite par les médias comme la radio chaine3. Jean Sénac et Djamel Amrani ont su communiquer leur passion et ils ont oeuvré pour la démocratisation de la poésie dans les années 70 et 80. Dans le monde de l’édition, il y a quelques anthologies depuis l’indépendance qui datent de 1967 « Le diwan algérien » de Levi-Valensi et Bencheikh, « la nouvelle poésie algérienne » de Jean Sénac en 1971, et « Les mots migrateurs » de Tahar Djaout en 1984. Ainsi, je tiens à souligner l’importance du travail énorme du poète et journaliste Abdelmadjid Kaouahavec « Diwan du jasmin meurtri, une anthologie de la poésie algériennede graphie française ».

Il s’inscrit ainsi dans la lignée de Jean Sénac et Tahar Djaout, trente deux ans plus tard. Abdelmadjid Kaouah arassemblé tout un pan de l’histoire littéraire poétique algérienne de langue française. C’est un véritable évènement éditorial et culturel. L’intérêt de cette anthologie est triple : d’une part c’est un ensemble de poèmes réunis dans un volume de 368 pages,d’autre part c’est une mine d’informations biographiques et bibliographiques des poètes cités, y compris les poètes qui se sont exprimés durant la décennie noire que l’Algérie a traversé. On peut imaginer que la tâche n’a pas dû être facile pour l’éditeur dans la mesure où le travail fut sans aucun doute de longue haleine, difficile. Il a fallu faire des choix, mais de mon point de vue la majorité des poètes algériens ayant publié en français jusqu’au début du 21ème siècle y sont présents. La poésie algérienne publiée dans cette anthologie prend sa source dans des racines multiséculaires car elle est plurielle et surtout ferme dans « l’unité d’expression ».

Ce qui est clairement affirmé par Abdelmadjid Kaouah c’est l’inscription de la poésie algérienne dans l’Histoire moderne de l’Algérie. La poésie algérienne est au coeur du combat pour la libération du pays et au coeur de l’histoire post-coloniale. Ne dit-on pas en Algérie que « la voix du peuple c’est sa poésie » et le peuple a eu de la voix.L’anthologie « Diwan du jasmin meurtri » comporte huit chapitres dont quatre d’une cinquantaine de pages qui sont des analyses sous différents angles de la poésie algérienne : « aux sources de la poésie algérienne », « Langue et idéologie », « Exil ou butin de guerre » et « La poésie face à la révolution ». Ce sont des présentations courtes qui mettent en perspective la production poétique tout au cours du 20ème siècle avec une incursion dans le 21ème siècle.

La partie centrale présente les poèmes,longs ou courts, par poète et par ordre alphabétique, ce qui évite tout classement favorisant. J’aurai unseul regret par rapport à cette partie majeure c’est le fait que la table des matières n’indique pas les noms des poètes avec une pagination précise. Le plaisir est de découvrir des textes poétiques, de Nourredine Aba à Zhor Zerari. Ainsi, on peut lire des poèmes choisis de Jean Amrouche, Mohamed Ismaïl Abdoun, Ismail Aït-Djafer, Djamel Amarani, Rachid Boudjedra, Achour Chuerfi, Tahar Djaout, NabileFarès, Bachir Hadj-Ali, Abdelmadjid Kaouah, Farid Mammeri, Kateb Yacine, Hamid Nacer-Khodja, Jean Pelegri, Jean Sénac, Hamid Skif, Habib Tenguour ou encore Hamid Tibouchi. Parmi les poétesses peu nombreuses, celles qui figurent dans cet ouvrage sont Assia Djebar, la jeune Hafsa Saïfi, Leila Nakachtali, YamiléHaraouiGhebalou, Nadia Guendouz, Ana Greki, Sabrina Challal, Myriam Ben ou encore Hafida Ameyar pour ne citer que quelques unes.

De magnifiques poèmes sont choisis avec bonheur par l’éditeur qui communique justement l’essence de l’existence des sentiments des poètes et poétesses, comme ces quelques vers de Hamid Skif me parlent : Je suis né d’une nuit d’orage Dans la boite de carton Où meurent les rêves de bouts de bois Que la poésie est facile sur les routes de l’absence Les autobus sont pleins de songes évadés des poitrines Sur le pavé traînent tant de désirs Qu’il me faut empiler dans mes livres … Une vie à traverser. « Diwan du jasmin meurtri » est vraiment une anthologie de poésie algérienne à avoir dans sa bibliothèque pour découvrir ou relire ces poètes d’une grande force poétique et idéologique. Cette anthologie peut permettre d’aller plus avant et lire toute l’oeuvre de la poétesse ou du poète choisi.

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