A PARAÎTRE BIENTÔT AUX ÉDITIONS CHIHAB Journalistes algériens 1988-1998 Chronique des années d’espoir et de terreur

Les bonnes feuilles du livre de Lazhari Labter Depuis la publication en 2005 de cet ouvrage — le seul complet consacré à la période la plus sombre de l’histoire récente de la presse algérienne — la situation a évolué et beaucoup de choses ont changé dans le monde des médias.

Des journaux ont disparu, d’autres ont vu le jour, le champ de l’audiovisuel a été ouvert et des chaînes de télévision privées, agréées ou non, ont pris place dans le paysage audiovisuel algérien (…) Mais le changement fondamental a été l’apparition, avec le développement de l’internet et l’accès quasi généralisé à ses services dans les années 1990, de l’édition numérique en ligne et du journalisme électronique ou journalisme en ligne qui menace très sérieusement l’existence de la presse classique dont les tirages, dans tous les pays du monde, ne cessent de diminuer sous sa forme papier, et qui est vouée à disparaître à plus ou moins long terme ou à changer fondamentalement de nature, après avoir accompli héroïquement sa mission historique, depuis son apparition au tout début du XVIIe siècle en Europe et chez nous en 1990 sous sa forme pluraliste, après l’adoption de la loi sur l’information suite à l’adoption en 1989 d’une nouvelle Constitution du pays qui garantissait les libertés d’expression, d’association et de réunion. Un journalisme de type nouveau — pratiqué de manière professionnelle ou non — qui menace aussi les ordres établis est devenu le cauchemar des dirigeants dépassés par cette déferlante de l’expression démocratique et de la démocratie participative qu’ils refusent et combattent par la répression ou le contrôle au lieu de l’intégrer et de la « réguler » au profit des intérêts des citoyens et des pays, en toute liberté, avec pour seule et unique limite le respect des règles de la déontologie dans sa pratique. Depuis l’assassinat de Lakhdar Meziane de la Télévision algérienne, la 99e victime d’une longue et macabre liste, le 23 septembre 1997, il y a 20 ans, aucun journaliste n’a été assassiné en Algérie alors que le journalisme continue à être un métier à haut risque dans beaucoup de pays, puisque pas moins de 74 journalistes et travailleurs des médias (57 professionnels de l’information, 9 blogueurs, 8 collaborateurs des médias) ont été tués en 2016 dont 53 assassinés ou délibérément tués et 23 morts dans le cadre de leur mission sur le terrain, notamment lors de couverture de conflits et/ou de guerres. On ne tue plus les journalistes mais on continue de les emprisonner dans nombre de pays aux régimes hostiles à la démocratie et à la liberté d’expression. Près de 260 journalistes ont été emprisonnés dans le monde en 2016 dont plus de 100 en Turquie, championne toutes catégories de l’emprisonnement de journalistes et de la fermeture d’organes de presse, qui occupe la 151e place sur 180 au classement mondial de la liberté de la presse. L’Algérie qui n’est pas la Turquie, fort heureusement, occupe quand même la 129e place et figure sur la liste rouge des pays réfractaires à la liberté de la presse et d’expression. On continue de harceler les journalistes et de les poursuivre en justice et il arrive qu’on jette des journalistes, des blogueurs ou des lanceurs d’alerte en prison et que ça finisse de façon tragique ! Le cas — unique fort heureusement — du journaliste blogueur Mohamed Tamalt mort en détention le 11 décembre 2016, après avoir été condamné pour « outrage à corps constitué » et « atteinte à la personne du Président », en vertu des articles 144, 144 bis et 146 du Code pénal alors que son cas relevait du Code civil et que la constitution révisée en février 2016 interdit la détention arbitraire et insiste sur le caractère exceptionnel de la détention provisoire, est la parfaite illustration du décalage entre le discours officiel du pouvoir qui veut donner une image de l’Algérie pays de la liberté d’expression et la réalité de ce même pouvoir qui n’hésite pas à emprisonner des activistes des réseaux sociaux pour délit d’opinion et des militants de la défense des libertés individuelles. Quoi qu’en disent les premiers responsables du pays. La preuve en est que l’Algérie est chaque année désignée par des organisations nationales et internationales des droits de l’Homme et de défense de la liberté de la presse pour les pratiques répressives de ses dirigeants et classé parmi les pays où les libertés individuelles et collectives sont bafouées et souvent réprimées.

Déclaration des journalistes algériens du 10 octobre 1988 Nous sommes le lundi 10 octobre 1988. L’automne, qui s’est déjà discrètement installé, n’arrive pas encore à atténuer la chaleur d’un été des plus torrides. Dans un ciel sans nuages, le soleil matinal darde ses rayons brûlants sur Alger qui se réveille au sixième jour d’une situation de troubles dont elle n’a pas encore idée des formidables répercussions psychologiques et des bouleversements politiques qu’elle aura sur l’avenir de l’Algérie. Depuis le 5 octobre, date du début des manifestations algéroises violentes qui ont gagné la presque totalité du pays, les journaux sous contrôle de l’État et du parti du Front de libération nationale (FLN) sont restés étrangement muets. Aucune information, aucun commentaire sur la situation grave que vit le pays. Les rares articles, dans une langue de bois chère aux laudateurs du système, jettent l’anathème sur les manifestants. ce cinquième jour d’état de siège, depuis 8h du matin, par petits groupes, des journalistes de différents organes s’engouffrent par une petite porte dans un immeuble sis au 7, rue Mohamed-Khemisti, à quelques mètres de la Grande Poste, en plein centre-ville. Dans un local exigu situé au deuxième étage, quelque soixante-dix journalistes entament, dans une atmosphère tendue et enfumée, des discussions sur la situation de leur secteur et du pays comme ils n’en ont jamais connu. De loin, leur parviennent des détonations d’armes automatiques. En ce cinquième jour d’état de siège, depuis 8h du matin, par petits groupes, des journalistes de différents organes s’engouffrent par une petite porte dans un immeuble sis au 7, rue Mohamed-Khemisti, à quelques mètres de la Grande Poste, en plein centre-ville. Dans un local exigu situé au deuxième étage, quelque soixante-dix journalistes entament, dans une atmosphère tendue et enfumée, des discussions sur la situation de leur secteur et du pays comme ils n’en ont jamais connu. De loin, leur parviennent des détonations d’armes automatiques. À l’issue d’un débat houleux et passionné, ils décident, à l’unanimité, de faire une déclaration qui va avoir l’effet d’une bombe, mais dont ils n’ont pas, en ce moment-là, mesuré la portée.

Alger républicain renaît de ses cendres À la salle de cinéma El-Mouggar d’Alger, le 29 juin 1989, se tient une assemblée générale des amis d’Alger républicain, quotidien national d’information anticolonialiste et progressiste fondé en 1938, interdit de 1939 à 1955 par les forces d’occupation coloniales, et par les pouvoirs algériens de 1965 à 1989 après sa reparution en 1962. Cette assemblée générale aboutit à la création de l’Association des amis d’Alger républicain, chargée d’œuvrer à rassembler « les moyens humains mais surtout financiers » pour la reparution du journal. Au n°61 F du boulevard Mohammed-V, dans un appartement, autour de Abdelhamid Benzine, quelques vieux routiers du journalisme et de nombreux jeunes du métier, en majorité militants ou sympathisants du Pags, s’attellent, dans l’enthousiasme et la joie, avec d’énormes difficultés cependant, à la tâche de renouer avec « la grande aventure d’Alger Républicain » telle que contée par Abdelhamid Benzine, Boualem Khalfa et Henri Alleg dans un livre, portant ce titre, paru en 1987 aux Editions Messidor, en France. Au mois d’octobre 1989, tiré à 15 000 exemplaires, un numéro d’essai sort, vendu essentiellement par les amis d’Alger Républicain, les militants et sympathisants du PAGS. C’est avec une grande émotion qu’il sera accueilli par la majorité des journalistes, parce que ce journal, lié intimement à l’histoire de l’Algérie, tient une place particulière chez les intellectuels (y ont collaboré Kateb Yacine, Mohammed Dib, Albert Camus, M’hamed Issiakhem, Mohamed Khadda et autres écrivains et artistes prestigieux) et aussi parce qu’il ouvrait la voie à ce qu’on allait appeler « l’aventure intellectuelle », selon la sibylline formule du Premier ministre d’alors, Mouloud Hamrouche.

La loi sur l’information du 3 avril 1989 Il aura fallu deux années, six projets, des débats houleux et interminables animés par le MJA, des bras de fer mémorables entre les représentants des journalistes et ceux de deux gouvernements, ces derniers et ceux de l’Assemblée populaire nationale pour que la loi sur l’information soit enfin adoptée officiellement. Publiée au Journal officiel du 3 avril 1990, elle sera dénoncée par les journalistes comme un « code pénal bis » à cause de son caractère répressif (23 articles pour les dispositions pénales). Malgré cela, cette loi ouvre quand même une seconde brèche dans le système du parti et de la pensée uniques par son article 4 qui autorise la création de journaux indépendants. Une brèche dans laquelle s’engouffreront de nombreux journalistes pour tenter « l’aventure intellectuelle » à laquelle on les invitait.

Tahar Djaout Dans la cité populaire de Baïnem où habite Tahar Djaout, une cité adossée à la forêt des hauteurs de Bouzaréah et qui fait face à la mer, distante de quelques centaines de mètres, dans une voiture arrêtée au parking, trois jeunes, sur le qui-vive, l’œil bien ouvert, aux aguets, attendent depuis une heure ou deux. Bien que nerveux, ils sont sûrs de leur coup. Ils sont bien renseignés sur les habitudes du journaliste pour l’avoir surveillé pendant des jours. Ils connaissent sa voiture, son nom, ses horaires à la minute près. Son petit-déjeuner pris, comme à l’accoutumée, Tahar Djaout embrasse ses trois filles, dit au revoir à sa femme et sort de chez lui. Il n’y a que quelques minutes de la maison, située au quatrième étage, à la voiture dans le parking. Alors que sa femme l’observe par la fenêtre, il s’installe sur le siège et baisse les vitres pour chasser l’air confiné dans l’habitacle et laisser rentrer un peu de fraîcheur. L’un des trois occupants de la voiture en stationnement descend et se dirige lentement vers lui. Absorbé par ses pensées, le journaliste ne prête guère attention à ce jeune, comme il y en a partout, qui se dirige vers lui. Il devait penser certainement au prochain numéro du journal qu’il faut préparer. Lorsque, face à l’arme pointée sur lui, il comprend de quoi il s’agit, il est déjà trop tard (...). La guerre sans merci que les terroristes intégristes ont menée de 1993 à 1997, en Algérie, contre les journalistes, de manière particulière, et les travailleurs des médias, en général, s’est soldée par un bilan effarant que nul autre pays n’a connu à ce jour : 100 victimes en comptant journaliste français Olivier Quemeneur, des dizaines de blessés, plus ou moins atteints, et des dizaines d’autres ayant pris le chemin de l’exil, aux quatre coins du monde, sous des cieux qui, le plus souvent, sont loin d’être cléments. Depuis le jour funeste de l’attentat meurtrier commis contre le grand journaliste et écrivain de talent Tahar Djaout, le 26 mai 1993, les terroristes intégristes ont mis en application, de manière systématique, un programme d’épuration des membres de la famille journalistique résumé par la sinistre devise des Groupes islamiques armés (GIA) : « Ceux qui nous combattent par la plume périront par la lame. » Avec 39 assassinats, contre 9 en 93, 25 en 94, 20 en 1996 et 5 en 1997, l’année 1995 fut la plus terrible et la plus meurtrière de toutes. Les terroristes intégristes se sont acharnés de manière particulière sur ceux qui ont fait du métier d’informer leur credo. Dans leur folie meurtrière, ils n’ont épargné ni rédacteur, ni reporter photographe, ni correcteur, ni administratif, ni chauffeur. Indistinctement, ils s’en sont pris au professionnel comme au simple collaborateur, au responsable comme à l’employé, à l’homme comme à la femme. Contrairement à une idée répandue, cette guerre n’a jamais été sélective. Ses commanditaires n’ont jamais fait de différence entre un journaliste francophone et un journaliste arabophone, un Kabyle et un « Arabe », la presse publique et la presse privée, la presse écrite et la presse audiovisuelle, d’âge, de sexe ou de pensée politique ou religieuse. Le tribut payé à la défense de la liberté d’expression et des idéaux démocratiques a été lourd, très lourd. Il l’aurait été davantage si les assassins étaient arrivés à leurs funestes fins concernant tous ceux qu’ils ont décidé de faire taire définitivement (...).

Afin que nul n’oublie À l’initiative du Syndicat national des journalistes algériens (SNJ) dont j’ai eu l’honneur d’être membre fondateur et membre du bureau exécutif national et du Centre d’Alger de la Fédération internationale des journalistes (FIJ) que j’ai eu le privilège de diriger entre 1996 et 1999 et avec l’aide et le soutien de la wilaya d’Alger, le 3 mai 2000, une place de la liberté de la presse a été inaugurée rue Hassiba-Ben-Bouali, à quelques centaines de mètre de la Maison de la presse Tahar-Djaout, premier journaliste assassiné. Une plaque commémorative portant les noms de tous les journalistes et travailleurs des médias suppliciés par les terroristes intégristes y a été apposée. Afin que nul n’oublie.

source de l’article : http://www.lesoirdalgerie.com/articles/2017/05/04/article.php?sid=213191&cid=2

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